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9 novembre 2009 1 09 /11 /novembre /2009 15:35

Question ouverte
sur une blessure


Par Aurore Krol

Les Trois Coups.com


« Qui ? » est un spectacle qui se veut « en forme de filet » pour « attraper le bruit de l’époque ». Entre les mailles de ce filet se dessinent quatre monologues à la fois autonomes et interdépendants, écrits par des auteurs du collectif rennais Lumière d’août à l’intention de Dérézo, compagnie implantée à Brest depuis 2000. Leur volonté d’écrire pour la scène est ici mise au service de comédiens qui s’engagent corporellement dans une proposition artistique et politique.

Sur le plateau, il y a quatre personnages et un masque. Un masque balinais en bois, dont ils s’emparent tour à tour pour porter une parole intrinsèquement liée à l’actualité. Un masque qui, une fois mis, emporte vers l’universel, protége ou met à nu : on est à la fois anonyme et au paroxysme de la présence, visible mais sans être identifié. La mise en scène joue sur cette dualité : deux espaces sont reliés par une ellipse, deux perspectives où premier plan et fond se répondent. On oscille constamment entre le travestissement et le moment où le masque tombe, masque qui d’ailleurs peut lui-même être porté dans les deux sens.

Ce masque est ressenti comme une empreinte de notre époque, un signe de malaise : il y a des choses qu’il vaut mieux dire masqué ; il y en a d’autres qui, par le prisme du masque, appellent à l’animalité, au monstrueux. Et ce malaise se perçoit dans la salle. Si le spectateur rit, il est parfois rattrapé par la monstruosité de la texture des mots qui ont déclenché cette réaction. Histoire de tessiture, de modulations et de grognements archaïques, comme tout droit venus de notre cerveau reptilien. Et quand le rire est problématique, il force le public au questionnement.

Puisqu’il faut que la parole soit portée, des êtres doivent bien s’affirmer porte-parole en passant par le masque pour se dévoiler. Et ils font un peu peur, ces personnages en lisière de folie, en pensée troublée, parfois même en tortionnaires qui s’ignorent. Les quatre comédiens réussissent à entretenir une tension constante, une violence tacite et sans effusion, transformant leur posture, leur regard et leur voix en un matériau plus tout à fait humain. Et derrière cette question générique du qui (qui parle ? qui est ?), s’ouvrent d’autres interrogations, celles du politique et du pouvoir, celles du travestissement comme métaphore.

« Qui ? » | © Sébastien Durand

La prestation des acteurs donne un poids tout particulier au langage, qui, comme le décor, est constitué de trouées. Mais aussi de silences, de rires agressifs dans lesquels un sens se constitue à côté du texte. La scène la plus émouvante est sans doute celle où le personnage téléspectateur écoute Nicolas Sarkozy entrer en campagne sur le plateau de Michel Drucker, en expliquant qu’il est « comme les gens, qu’on ne peut pas faire de politique si on n’aime pas ce que les gens aiment ». D’entendre cette voix s’assimiler à nous, l’entendre sans son enrobage d’images, c’est soudain une vraie blessure, insultante et douloureuse. C’est là qu’est la violence. « C’est à moi que tu parles ? C’est de moi que tu parles ? » questionne sincèrement le spectateur désemparé, avalant compulsivement des cacahuètes, tandis que son masque de bois donne l’impression d’avoir changé et d’exprimer la tristesse. Ces quatre solos sont comme des trouées vers le délire, ils se perçoivent entre folie et abrutissement, là où l’être masqué est à la fois un clown impertinent et le monstre des angoisses oniriques.

Restent des textes auxquels on peut reprocher quelques facilités, allant des scories de l’urgence aux dénonciations trop anecdotiques. Et l’on se demande si le propos sera encore pertinent dans dix ans ou s’il ne se mesure qu’à l’échelle du vécu immédiat. Car on nous parle de Cécilia, de frustration à entretenir pour créer le mythe, ou encore de Nicolas Sarkozy et de son ami Didier Barbelivien. Si les textes ne sont jamais manichéens, ils ont néanmoins tous les échos de la vacuité propre à notre époque. Ils ne sont qu’un matériau au service du spectacle, une forme aux faiblesses trop évidentes pour pouvoir exister indépendamment. On peut alors légitimement se demander s’il s’agit de théâtre de l’instant ou de théâtre éphémère…

Mais cela n’est peut-être pas si important quand les travers de notre époque sont si bien pointés du doigt, quand le pouvoir est constamment une affaire de show et que la femme libre est en fait une figure aliénée et contradictoire. La force du jeu permet en tout cas d’atteindre l’objectif initial (« attraper le bruit de l’époque… »). En tant que spectateur, on est interpellé et sous tension. On réagit forcément, et fortement, à ce qui nous est montré. Ce qui est toujours bon signe. 

Aurore Krol


Qui ?, textes du collectif Lumière d’août

Compagnie Dérézo : www.derezo.com

Mise en scène : Charlie Windelschmidt

Katia, de Juliette Pourquery de Boisserin, avec Béatrice Roué

Elle, de Marine Bachelot, avec Anne-Sophie Erhel

Le Courage d’un jour, de Laurent Quinton, avec Nicolas Sarrasin

Tu me prends pour qui ? d’Alexandre Koutchevsky, avec Alain Meneust

Plasticienne scénographe : Céline Lyaudet

Construction : Simon Beillevaire

Assistant-régie : Fabien André

Coproduction : Compagnie Dérézo, Écho Théâtre

Avec l’aide à la résidence de création de la D.R.A.C. Bretragne

Spectacle crée en résidence de création en mars 2008 au Théâtre de Poche de Hédé

La Compagnie Dérézo est conventionnée avec le ministère de la Culture-D.R.A.C. Bretagne, la région Bretagne, le conseil général du Finistère et la ville de Brest

La Compagnie Dérézo se joint à Amnesty International pour soutenir le comédien Birman Zarganar injustement condamné en novembre 2008 à 35 ans d’emprisonnement.

Le Quartz, scène nationale de Brest • square Beethoven, 60, rue du Château • 29200 Brest

Le 5 novembre 2009 à 19 h 30, et le 6 novembre 2009 à 20 h 30

Durée : 1 h 30

Réservations : 02 98 33 70 70 ou www.lequartz.com

18,5 € | 13,5 € | 9 €

Spectacle en tournée :

• En 2009 à l’espace Keraudy de Plougonvelin, au Théâtre du Pays-de-Morlaix, au Quartz, scène nationale de Brest, à l’espace Athéna d’Auray, au Quai des rêves de Lamballe, à Josselin, à Esquibien et avec l’aide à la diffusion des communautés de communes de la Bretagne romantique et du Val-d’Île à Tinténiac, Saint-Thual, Dingé, Plesder, Langouët, Vignoc, Saint-Médard-sur-Ille, Melesse, La Mézière

• En 2010 au centre culturel de la Ville-Robert à Pordic et à L’Avel Vor de Plougastel…

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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