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21 janvier 2013 1 21 /01 /janvier /2013 17:21

Violence par temps de crise


Par Fabrice Chêne

Les Trois Coups.com


Un petit évènement pour les amateurs de théâtre contemporain : le Théâtre 14 propose « Punk Rock », par l’un des auteurs les plus intéressants de la scène britannique actuelle. Une pièce dérangeante à laquelle la mise en scène de Tanya Lopert rend justice.

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« Punk Rock » | © Lot

Simon Stephens est l’un des auteurs les plus en vue parmi la nouvelle génération de dramaturges anglais. Certaines de ses pièces, comme Pornographie ou Harper Regan, ont d’ailleurs déjà été montées en France. Le théâtre de Stephens est très en prise sur la société actuelle. Il est en particulier ancré dans la réalité sociale du nord de l’Angleterre (dont l’auteur est originaire), région fortement touchée par la crise. Même si ce parti pris réaliste a ses limites, l’auteur se distingue par une perception aiguë des évolutions récentes du monde, et dresse le tableau d’une jeunesse en plein désarroi, entre perte des valeurs et déclin de la classe moyenne.

Dans Punk Rock, un lycée de Stockport (Manchester) est le microcosme dans lequel l’auteur a choisi de nous plonger. Plus précisément, sa bibliothèque : un lieu peu fréquenté puisque la plupart des élèves préfèrent désormais la salle d’ordinateurs… S’y retrouvent, à l’écart des autres, une bande d’amis. Les filles se font des confidences, parlent des profs, dévoilent leurs ambitions ou leurs projets matrimoniaux. Les garçons, quant à eux, se partagent entre les fiers-à-bras faisant étalage de leur virilité et les autres, les adolescents inhibés et mal dans leur peau, têtes de turc tout indiquées des premiers. On pense d’abord qu’une intrigue va se nouer entre le sympathique William et la nouvelle venue, la jolie Lily. Mais celle-ci lui préfère le beau Nicholas. Cette pomme de discorde aura des conséquences inattendues…

La violence couve

Tanya Lopert, la metteuse en scène, a bien choisi ses jeunes comédiens, à peine plus âgés que les personnages qu’ils doivent incarner. Ceux-ci personnalisent leur uniforme scolaire par des badges, essaient d’exister et de s’affirmer. Mais sous les uniformes, la violence couve. Roman Kané dans le rôle de William, et Clovis Guerrin dans celui de Chadwick, l’intello martyrisé, se distinguent. Le second est victime du harcèlement constant de Bennett (Issame Chayle), beau gosse bien dans sa peau, déjà en couple avec Cissy (Alice Sarfati). Même s’il n’est pas le premier à le faire, Stephens montre bien de quelle façon l’apprentissage social passe d’abord par les rapports de domination entre mâles, sous le regard tour à tour passif ou indigné des filles. Et ce que le passage à l’âge adulte peut avoir de traumatisant.

Mais l’auteur va plus loin. En fin observateur du monde actuel, il fait comprendre à quel point le mal-être adolescent peut s’accroître à une époque où les idéaux ont disparu, où « plus personne n’aime les livres », où l’angoisse diffuse génère la malbouffe. Égrenant savamment les indices tout au long de son huis clos, il fait naître un sentiment de malaise autour de la personnalité étrange et inquiétante de William. Frustré, celui-ci s’est retrouvé cantonné au rôle d’ami et de confident de Lily. Mais qui est-il ? Un amoureux transi ? Un mythomane ? Un paranoïaque ?

Loin de Manchester

Le spectacle est donc une réussite grâce à l’énergie et au talent de ses jeunes comédiens qui défendent jusqu’au bout leur personnage. La mise en scène joue sur le contraste entre l’univers bien ordonné du lycée anglais, avec ses tables et ses étagères symétriques, et la façon dont ces jeunes corps mal disciplinés ou en révolte occupent l’espace, s’attirent et se repoussent, s’aiment ou se battent. Tout cela est très bien pensé, peut-être juste un peu trop sage, et le spectateur n’aurait pas craint d’être davantage bousculé. Stephens a choisi de placer sa pièce sous l’emblème du punk : une musique de contestation, une musique violente. Si celle-ci est bien présente à travers de brefs intermèdes musicaux, il est dommage que son usage se contente d’être allusif et illustratif. Un metteur en scène anglais aurait sans doute augmenté le volume sonore. Mais il est vrai que nous sommes loin de Manchester…

Fabrice Chêne


Punk Rock, de Simon Stephens

Compagnie d’Ilya

Adaptation française : Dominique Hollier et Adelaïde Pralon

Mise en scène : Tanya Lopert

Avec : Aurélie Augier, Alice de la Baume, Issame Chayle, Clovis Guerrin, Roman Kané, Mathilde Ortscheidt, Laurent Prache, Alice Sarfati

Collaboration artistique : Stéphanie Frœliger

Lumières : Antonio de Carvalho

Décors et costumes : Philippe Varache

Théâtre 14 • 20, avenue Marc-Sangnier • 75014 Paris

Métro : Porte-de-Vanves

Réservations : 01 45 45 49 77

www.theatre14.fr

Du 8 janvier au 23 février 2013, les mardi, vendredi et samedi à 20 h 30, mercredi et jeudi à 19 heures, samedi en matinée à 16 heures

Durée : 1 h 25

25 € | 18 € | 11 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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