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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
« Ils cherchent l’or du ciel… »
Après Qui vive ! qui était « une anthologie de la subversion » selon Serge Pey, la compagnie du Théâtre 2 l’Acte poursuit son travail de recherche scénique à partir du poème « Psaume », signé du poète autrichien Georg Trakl.
« Psaume » | © Théâtre 2 l’Acte / Yohann A.-B.
« Chaque individu a au-dedans de soi une coalition, c’est‑à‑dire une guerre civile. La mort est le grand pacificateur. » Que cette phrase de Benjamin Constant est un bon point de départ pour tenter de s’exprimer un peu sur la dernière création du Théâtre 2 l’Acte impulsée par Michel Mathieu, et jouée jusqu’à la fin du mois au Ring ! Surtout quand l’individu en question est un jeune poète autrichien, Georg Trakl, traumatisé par la barbarie de son époque, quelquefois comparé à Rimbaud, et dont le poème Psaume a servi de substrat à la création théâtrale.
De l’aura, des mots, mais aussi de ce qu’on sait de la vie très brève de ce personnage de tragédie, Michel Mathieu a extrait un nectar poétique théâtral, ni tout à fait celui de l’auteur, ni tout à fait celui d’un autre. Un univers hors du temps, qui trouve certes son matériau littéraire dans un poème vomissant le trop‑plein d’horreurs qui s’abat sur la société autrichienne au moment de la Grande Guerre, mais qui, une fois transformée par un dispositif théâtral complexe, est le reflet surréaliste de toutes les barbaries, et de la nôtre en particulier.
Dans un état de légère transe
Du poème, il reste cette composition non linéaire, passant brutalement d’un climat à l’autre, d’une ambiance à l’autre, sans transition ni cheville narrative. Et ces quelques phrases, que psalmodient des comédiens oubliés d’eux‑mêmes, pour ne pas dire dans un état de légère transe :
« La sœur étrangère apparaît à nouveau dans les mauvais rêves de quelqu’un. Au repos dans le bois de noisetiers, elle joue avec ses étoiles.
« Les enfants du gardien arrêtent de jouer et cherchent l’or du ciel. Derniers accords d’un quatuor. La petite aveugle court tremblante dans l’allée.
« Et plus tard son ombre tâte les murs froids entourés de contes et de légendes sacrées. »
C’est beau.
La scénographie est phénoménale. Littéralement. Si la plupart du temps, elle nous plonge dans l’ambiance d’une taverne crasseuse où la bière coule à flot – taverne dans laquelle nous sommes nous‑mêmes des figurants –, soudain, sans crier gare, c’est le cataclysme, et une tempête de neige s’abat sur l’auberge. Rien ne doit rester en place. Tout doit, de toute façon, évoquer ce basculement d’un monde vers le pire. Alors, on joue à grande eau ; on patauge, on saigne. On frissonne. On souffre dans notre chair. « On », c’est aussi bien les sept comédiens dont l’engagement est total que le public exhorté par un dispositif scénique non frontal à entrer dans la danse macabre, les scènes de liesse populaire, les processions, les crucifixions, les messes, les scènes de genre, les scènes de sexe, de mise à mort… Bref, du théâtre vécu in petto, dont on dira ce que l’on voudra sauf qu’il est tiède.
Ces brûlures au cœur
Et puis, soudain, au milieu de ce chaos visuel et sonore, de ces piqûres à la conscience et de ces brûlures au cœur, surgissent quelques instants de grâce. Par exemple, la voix cristalline de Diane Launay, l’une des comédiennes, dont le chant liturgique dans la nuit nous apaise. Ou encore, la picturalité d’une scène particulièrement sombre (bravo à Alberto Burnichon), ce côté caravagesque du Nord que l’on retrouve aussi dans le dernier Nocturnes de Maguy Marin, mais avec ici un travail plus marqué sur la matière, la chair comme la glaise…
Le bémol ? Avec ce choix de « participation » du public, qui situe le théâtre de Michel Mathieu quelque part entre le Living Théâtre et la poésie d’action chère à Serge Pey, le spectateur devenu « actant » n’a plus vraiment la possibilité d’être auditeur. La victime est peut‑être finalement le texte de Trakl, dont on regrette un peu la déperdition. Reste que le Ring a tout prévu et que d’autres manifestations ont été organisées pour mieux découvrir ce poète atypique, comme celle organisée au Goethe Institut le 14 novembre, intitulée « Qui peut mieux qu’un poète parler d’un poète ? » et dans laquelle ont été invités trois poètes : Jean Daive, Bernard Noël et Antonio Gamoneda. ¶
Bénédicte Soula
Les Trois Coups
Psaume, d’après le poème de Georg Trakl
Théâtre 2 l’Acte • 151, route de Blagnac • 31000 Toulouse
05 34 51 34 66
Mise en scène et scénographie : Michel Mathieu
Avec : Julien Charrier, Jean Gary, Diane Launay, Carol Larruy, Rajae Idrissi, Yarol Stuber, Julie Pichavant
Lumières : Alberto Burnichon
Création sonore : Arnaud Romet
Le Ring • 151, route de Blagnac • 31000 Toulouse
Réservations : 05 34 51 34 66
Site : www.theatre2lacte.com
Courriel : contact@theatredelacte.com
Du 29 octobre au 20 novembre 2012, du lundi au samedi, à 20 h 30
6 € | 8 € | 12 €
« Les Trois Coups », c’est un journal en ligne, bien sûr. Mais c’est aussi une association, qui a besoin d’être soutenue par des adhérents.
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