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24 octobre 2009 6 24 /10 /octobre /2009 16:17

S’ouvrir, c’est surtout « jouer avec »

 

Quatre personnages en quête d’auteur débarquent sur scène comme étourdis par un long voyage. Ils rencontrent un théâtre d’un autre temps, celui d’aujourd’hui, un théâtre conceptuel, qui les trouble ; la douce perte de repères que voilà… Luca Franceschi déstabilise les idées reçues dans « Prova aperta » au Théâtre Jean-Vilar.

 

Des acteurs sont en scène pendant l’installation du public dans la salle, ils s’échauffent les poignets et les chevilles. Une des actrices apostrophe le public. Nous sommes dans un dialogue direct avec la scène. On apprend qu’il s’agit d’une répétition publique, prova aperta en italien. On est dans le faux vrai, une fausse vraie répétition, une mise en abyme dans le théâtre. S’ensuivent une série de petites moqueries sur la création contemporaine, moitié dansées, moitié récitées, presque désincarnées et ultra dépouillées. Le personnage de l’auteur tâtonne, s’agace, essaye, prend des notes, tout en expliquant au public sa démarche de création. Voilà une vision du théâtre contemporain qui fait sourire, une caricature bien familière…

 

Bientôt un autre théâtre s’intègre, brusquement. Des personnages entrent dans la salle côté public et, encore une fois, brisent le quatrième mur : ils s’adressent au public. Ils déboulent de tous les côtés dans un vaste défilé dynamique. Ils sont quatre, tous grimés ou masqués. On souffle, voici du jeu franc, du franc jeu même… Il s’agit donc d’une rencontre. Deux théâtres s’exposent : les interprètes d’une part, les personnages d’autre part, et ils se confrontent, ils décomposent les différentes fonctions théâtrales (l’auteur discute avec un personnage, le personnage titille l’acteur, les rôles s’emmêlent). Après cette entrée en matière digne de Pirandello, on arrive enfin à s’ouvrir à la problématique qui est posée par ce spectacle : la confrontation dialectique entre les styles et les objectifs du théâtre à travers le temps.

 

« Prova aperta »

 

Le procédé de la mise en abyme est judicieux, bien mené, presque didactique. On voit parfaitement bien les étapes qui sont échelonnées dans le temps du spectacle. Luca Franceschi ne nous perd pas dans ces mélanges, ces faux-semblants, il en use pertinemment pour asseoir son propos. Les acteurs s’abandonnent sur la scène. Le public tout autant, d’ailleurs. Les jeux des comédiens ne laissent pas d’instants vides, il n’y a pas non plus de passages fastidieux, alors qu’on est en pleine dialectique dramatique : c’est une performance ! On notera la formidable énergie qui émane des quatre personnages, et la technique fine de leur jeu (une mention toute particulière à Laurence Vigné, qui excelle dans l’art du clown…). Le sujet est simple, pourtant, au beau milieu de la problématique complexe qui oppose les acteurs. Plutôt que de se confronter, il faut s’unir, il faut s’ouvrir. S’ouvrir, ce n’est pas seulement écarter ses doigts pour décrisper sa main et libérer son corps dans le jeu, c’est aussi faire confiance à son personnage, et délivrer son imaginaire. S’ouvrir, c’est surtout « jouer avec », et enfin « jouer vers ».

 

La commedia dell’arte donne une belle leçon de passion généreuse sur ce plateau à des genres théâtraux qui semblent presque exsangues aujourd’hui, souffrants, dépossédés même. Ce spectacle permet d’interroger l’art même de l’interprétation et de la création du jeu artistique. Et c’est avec délice qu’on voit s’emperler quantités de références à l’histoire du théâtre. Voici une réconciliation. Loin de prêcher le retour à des formes anciennes, le spectacle invite à partager la joie de l’expression, qui s’exprime tout particulièrement dans des formes théâtrales qu’on délaisse de plus en plus : la commedia et le théâtre élisabéthain, par exemple. Nos quatre personnages sont désœuvrés, car on ne fait plus appel à eux dans le théâtre contemporain. Ils viennent donc se rappeler à notre bon souvenir : c’est une bouffée dramatique originelle et efficace. Le public est séduit, il chante, il applaudit, il savoure des chants italiens (remarquablement interprétés d’ailleurs par Fabio Sforzini). En ce lancement de saison théâtrale, la fameuse magie théâtrale opère au Théâtre Jean-Vilar : c’est une réussite. 

 

Ilène Grange

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Prova aperta, de Luca Franceschi

Compagnia dell’improvviso – Direction : Luca Franceschi

Mise en scène : Luca Franceschi

Avec : May Laporte, Nathalie Robert, Laurence Vigné, Luca Franceschi, Angelo Crotti, Serge Ayala, Fabio Ezechiele Sforzini

Chorégraphies : Françoise Campagne

Chansons originales : Bernard Ariu

Masques et décors : Stefano Perocco Di Meduna

Costumes : Rosalba Magini et Karim Blanc

Lumières : Antoine Fouqueau

Avec le soutien de l’A.D.A.M.I.

Théâtre Jean-Vilar • 155, rue de Bologne • 34080 Montpellier

http://www.theatrejeanvilar.montpellier.fr/pages/

Jeudi 15 octobre 2009 à 19 heures, vendredi 16 octobre 2009 à 21 heures, samedi 17 octobre 2009 à 19 heures

13 € | 10 € | 4,5 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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