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15 janvier 2013 2 15 /01 /janvier /2013 19:43

Satyres et satire


Par Emmanuel Cognat

Les Trois Coups.com


Le Théâtre de la Tempête propose actuellement deux pièces de Paul Claudel mises en scène par Philippe Adrien. Pour répondre au très célèbre « Partage de midi », c’est une des pièces les moins connues du dramaturge qui a été choisie : « Protée ». Une farce mythologique, présentée comme telle, qui ne manquera pas de surprendre.

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« Protée » | © Antonia Bozzi

La nymphe Brindosier, aussi cornue que facétieuse, est retenue sur l’île de Naxos avec son groupe de frères satyres par le demi-dieu Protée. Celui-ci, chargé par Poséidon de la garde de ses troupeaux de phoques et autres animaux marins, a fait de Naxos une sorte de musée. Il y accumule en effet tous les trésors que la mer a dérobés aux épaves des navires qui se sont échoués au large de ses côtes. Brindosier et ses frères étant d’ailleurs arrivés sur l’île par la même voie. La nymphe s’est toutefois lassée de la compagnie de Protée et n’aspire plus désormais qu’à quitter Naxos. Et, ayant tiré parti des instruments qui confèrent au dieu ses pouvoirs (rien moins que la capacité de se transformer à volonté, de voir l’avenir et de manipuler les pensées de ceux qui le regardent dans les yeux), elle a entrevu la possibilité d’une fuite. Celle-ci étant offerte par l’arrivée sur l’île de Ménélas, le roi de Sparte, victorieux de Troie, qui ramène avec lui la belle Hélène pour la beauté de laquelle le monde vient de se déchirer.

Protée nous raconte donc, avec passablement d’humour et son content d’anachronismes, comment Ménélas, après avoir combattu le demi-dieu pour obtenir de quoi réparer son navire, prit Brindosier pour Hélène et s’enfuit de Naxos avec elle. Hélène s’est, elle, laissée convaincre de rester aux côtés de Protée pour profiter de tous les merveilleux objets de mode en sa possession. Cependant, Zeus ayant décidé de rappeler sa fille (1) à ses côtés pour en faire une étoile, Protée restera finalement seul en scène durant l’épilogue, et nous livrera ce qui apparaît comme la morale de la pièce.

Une farce assumée

Autant le dire tout de suite, si la mise en scène de Philippe Adrien n’est pas entièrement dénuée de profondeur, c’est avant tout la carte de la farce qu’elle choisit de jouer. En effet, alors que Claudel avait déjà forcé le trait dans la définition de ses personnages, Philippe Adrien en rajoute pour les placer à la limite de la caricature. Protée, demi-dieu débonnaire joué avec efficacité par Jean-Jacques Moreau (2) roule ainsi ses r en adoptant des attitudes de clown de cirque. Ménélas, incarné par Matthieu Marie, dont le jeu physique est digne d’éloges, passe du statut de brute épaisse à celui d’idiot du village que tout le monde mène par le bout du nez. Quant à Brindosier, la comploteuse malicieuse, Éléonore Joncquez en fait une pipistrelle d’une mièvrerie parfois à la limite du cabotinage. C’est finalement Hélène, jouée par Marie Micla, qui se transforme peu à peu en une pimbêche superficielle, dont la prestation est la moins marquante. Mais il faut dire que son rôle est nettement moins étoffé que les précédents (de même que celui du Satyre-Major, joué par Dominique Gras).

Ces personnages hauts en couleur, le recours à des marionnettes pour évacuer les principales difficultés de mise en scène et un enjeu qui tarde à se matérialiser désorientent à vrai dire un peu le spectateur durant le début de la représentation. Lui donnant parfois l’impression de nager dans les eaux chaudes de la Méditerranée en compagnie des phoques de Protée, pendant que Naxos s’agite devant ses yeux. Son intérêt est toutefois éveillé dans la deuxième partie de la pièce (en fait le deuxième acte) par les quiproquos autour de l’identité d’Hélène. La très énergique joute oratoire qui oppose Brindosier et Hélène, qui tentent toutes deux de convaincre Ménélas qu’elles sont la « vraie » Hélène, est à ce titre tout particulièrement savoureuse (on partage le désespoir du guerrier tant ces deux Hélène apparaissent odieuses en proportions égales). Le tête-à-tête entre les deux femmes qui s’ensuivra et verra Hélène flancher devant le brillant de l’or et la douceur des étoffes est également des plus agréables.

Au-delà des côtes de Naxos, les profondeurs marines

Mais c’est l’ultime tirade de Protée, resté seul sur un plateau nu avec un globe terrestre en arrière-plan, qui marquera avant tout les esprits. Car en faisant la lumière sur le message de l’auteur, elle justifie du même coup les choix de mise en scène de Philippe Adrien. Transformant, de manière presque inattendue, Protée en une intéressante satire de notre société contemporaine. Laissons donc conclure le demi-dieu…

« Où est le bon sens dans tout cela ? Je vous le demande.

Où est la justice ? Où est le bon ordre et le bon tempérament ?

Et dire qu’il en sera toujours ainsi tant que le monde sera gouverné par les poètes ! Ah, ça n’est pas près de finir !

Quel malheur ! Quel malheur ! » 

Emmanuel Cognat


1. Hélène était la fille de Léda, femme de Tyndare, que Zeus avait séduite en lui rendant visite sous la forme d’un cygne. Suite à leur union, Léda avait pondu un œuf, d’où avaient éclos Hélène et son frère Pollux.

2. En alternance avec Pierre-Alain Chapuis.

Voir aussi la Mouette, critique de Cédric Enjalbert.

Voir aussi le Projet Conrad, critique de Cédric Enjalbert.

Voir aussi le Dindon, critique de Sheila Louinet.

Voir aussi Albert Ier, critique de Cédric Enjalbert.

Voir aussi Entretien avec Philippe Adrien, par Lise Facchin.

Voir aussi Don Quichotte, critique de Catherine Hendrick.

Voir aussi Œdipe, critique de Lise Facchin.


Protée, de Paul Claudel

Mise en scène : Philippe Adrien

Avec : Dominique Gras, Éléonore Joncquez, Matthieu Marie, Marie Micla, Pierre-Alain Chapuis et Jean-Jacques Moreau (en alternance)

Décors et costumes : Elena Ant

Lumières : Pascal Sautelet, assisté de Maëlle Payonne

Musique et son : Stéphanie Gibert et Ensemble Musiverre - Jean-Claude Chapuis

Vidéo : Olivier Roset, assisté de Michaël Bennoun

Théâtre de la Tempête • la Cartoucherie, route du Champ-de-Manœuvre • 75012 Paris

Site du théâtre : www.la-tempete.fr

Réservations : 01 43 28 36 36

Du 10 janvier au 24 février 2013 :

– les 10, 11, 12, 15 et 16 janvier à 20 heures

– les 19, 22, 26, 29, janvier et 9, 16 et 23 février à 18 heures

– les 13, 20, 27 janvier et 10, 17 et 24 février à 15 h 30

Aux dates où les représentations ont lieu à 15 h 30 ou 18 heures (sauf le 13 janvier) les spectacles Protée et Partage de midi peuvent être vus l’un après l’autre

Durée : 1 h 15

18 € | 15 € | 12 € | 10 €

Reprise du 13 mars au 13 avril 2014

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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