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27 janvier 2014 1 27 /01 /janvier /2014 16:43

Ce lumineux objet du désir


Par Laura Plas

Les Trois Coups.com


Et si la philosophie était émerveillement, désir ? Si en une nuit de noces particulière elle embrassait la poésie. C’est ce que nous propose Nicolas Truong dans « Projet Luciole » : un spectacle ludique, intelligent et critique servi par deux malicieux interprètes de talent.

projet-luciole-300 dr Nous pourrions être à Avignon, juchés sur une pierre inondée de soleil dans la cour du lycée Saint-Joseph, ou bien au bord de l’Ilissos devisant avec Phèdre et Socrate. L’amitié et la philosophie, l’amour et la poésie : il y a en effet de tout cela dans Projet Luciole. La pensée n’y est pas confinée. Elle volette, elle surprend. Nous croyons la saisir, elle s’échappe. D’ailleurs, ici la bibliothèque a l’allure ludique et familière d’une balancelle. Des papiers jonchent le sol dans un joyeux désordre. Les livres sont des grenades que l’on dégoupille pour faire résonner à nos oreilles assoupies la déflagration de l’intelligence. Cela décoiffe, on se sent vivant.

Nous ne sommes pas ici spectateurs au sens restreint du terme, c’est-à-dire passifs. Et puis aucun savoir livresque ne nous écrase : « Que tous entrent même s’ils ne sont pas géomètres ! ». Il y a même quelque chose de délicieusement irrévérencieux (cela n’empêche pas les sentiments) dans cette façon qu’a Nicolas Truong de picorer dans les livres, sans références ni allégeances. C’est pourquoi des notes de musique viennent batifoler avec les mots de Guy Debord, Jacques Rancière, Alain Badiou. Mais frictions, collages d’idées, pliages ou Pictionary conceptuel nous donnent justement l’envie de sortir de nos bibliothèques les livres qui y dorment. La pensée redevient alors objet de désir : n’y a-t-il pas le verbe aimer (philein) dans le verbe « philosopher » ?

La trajectoire de cette philosophie n’est heureusement pas définie. Elle ressemble à une feuille au vent, à des lucioles. Or, ces métaphores venues du spectacle ne sont pas de vains ornements. Au contraire, elles tissent le fil directeur d’un théâtre où une pensée buissonnière musarde, va de-ci de-là sans souci de cohérence… en apparence. Elles traduisent surtout le côté sensible de la réflexion. D’ailleurs, deux acteurs feux follets lui donnent corps au sens fort : Nicolas Bouchaud et Judith Henry. Lui a cette souplesse inquiétante des félins, cette façon tout à coup de défaire un mouvement pour en inventer un autre, inattendu. Elle, joue de son corps gracile et mobile. Dans sa robe d’été, elle a même quelque chose d’aérien. Leurs regards brillent de malice et d’intelligence. Nicolas Truong ne pouvait mieux choisir.

Le philosophe et la catastrophe

Ils vont lumineux dans la nuit, ensemble. Cette nuit, c’est celle que nous traversons si nous désespérons, croyant que la philosophie est devenue impossible dans une société du bavardage, du divertissement. Nous sommes d’autant plus tentés par la désillusion que les philosophes eux-mêmes ont souvent constaté ce décès. Mais cette nuit est aussi celle que nous relate le jeune Pasolini de vingt ans, une nuit partagée par des jeunes gens avides d’amour et de beauté, parlant de Cézanne. Et dans cette nuit voltigent les lucioles. Lorsque Nicolas Bouchaud nous entraîne au milieu de « ces bosquets de feu » sur ces hautes cimes, nous sommes saisis à la gorge par leur beauté.

Si philosopher a un rapport avec la curiosité, l’émerveillement, la mise en scène de Nicolas Truong, comme la scénographie d’Élise Capdenat et Pia de Compiègne y seraient une propédeutique. On n’en révélera pas les arcanes pour vous laisser le plaisir d’en découvrir les surprises. Si philosopher, comme Socrate l’affirmait déjà il y a bien longtemps et comme Judith Henry et Nicolas Bouchaud le montrent, c’est faire l’expérience d’un désir, alors la nuit n’est pas totale. On ne trouvera donc pas dans Projet Luciole un package philo avec gourou et solutions à la clé, pas un cours non plus. Pas de phare pour nous guider, mais des lucioles qui ne se laissent pas emprisonner, qui continuent à briller bien des heures après dans nos pensées. 

Laura Plas


Projet Luciole, de Nicolas Truong

Conception et mise en scène : Nicolas Truong

Avec : Nicolas Bouchaud, Judith Henry

Création lumières : Philippe Berthomé

Vidéo : Blandine Armand

Scénographie : Élise Capdenat et Pia de Compiègne

Le Monfort • 106, rue Brancion • 75015 Paris

Réservations : 01 56 08 33 88

Site du théâtre : www.lemonfort.fr

Tramway : Porte-de-Brancion (ligne T3)

Métro : Porte-de-Vanves (ligne 13)

Du 21 janvier au 15 février 2014, du mardi au samedi à 19 h 30

Durée : 1 h 20

25 € | 16 € | 28 €

Tarif spécial pour aller voir le même soir les deux spectacles : Blue Jeans / Deux hommes jonglaient dans leur tête et Projet Luciole

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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