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22 mai 2014 4 22 /05 /mai /2014 21:07

« Princes » ou Comment défaire « l’Idiot »…


Par Bénédicte Soula

Les Trois Coups.com


Toujours émouvant d’assister à une naissance. Surtout lorsqu’on pressent que les bonnes fées sont nombreuses autour du berceau. Dans la série des jeunes collectifs d’acteurs autogérés, « les Trois Coups » sont heureux de présenter Les Bâtards dorés, officiellement nés au monde avec « Princes » d’après « l’Idiot » de Dostoïevski, livré hier au Théâtre du Pavé.

princes-300 Vous connaissiez Les Chiens de Navarre. Adoriez D’ores et déjà… Désormais, dans la série des jeunes collectifs qui osent tout, voici Les Bâtards dorés, installés à Bordeaux. Cinq comédiens dont une fille (ils se fichent de toutes les règles, à commencer par celle de la parité et ils ont bien raison). Ils sont beaux comme des demi-dieux. Ont une formation impeccable à brandir à tous les grincheux élitistes (E.P.S.A.D. à Lille, E.N.S.A.D. à Montpellier et E.S.T.B.A. à Bordeaux). Et sont encore bien trop jeunes (autour de 25 ans) pour se laisser emporter par cette résurgence du mal du siècle que nous connaissons aujourd’hui.

À coups d’écriture collective, de méthode de travail partagée qui favorise les espaces de friction, ils se battent pour survivre dans un monde à l’optimisme très abîmé. Leurs armes : une foi inaltérée en la capacité du collectif, une énergie qui décuple au contact de celle des autres, et une intelligence du texte, assimilé au point de pouvoir se passer de lui.

Ainsi piochent-ils dans le roman de Dostoïevski, l’Idiot, décomplexés et en postmodernes qui s’ignorent. Passée au tamis de leur impertinence, l’œuvre russe craquelle de part en part, abandonne toute velléité narrative et finit par rejoindre un univers plus proche de celui d’Antonin Artaud. Cruauté. Folie. Bestialité la plus criante. Les personnages, dont les costumes ont été étirés jusqu’à faire céder les coutures d’origine, sont des fous écumants (trop parfois !) qui recherchent le sacré au-delà du temps. Mais se cognent sans cesse à la réalité de leur finitude.

Mychkine, Rogo, Hippo et les autres…

Le prince Mychkine toujours naïf, épileptique et asthmatique (hallucinant Christophe Montenez dont la prestation doit ravir le directeur Francis Azéma qui l’a formé au conservatoire de Toulouse) idolâtre désormais le champion suisse de tennis, Roger Federer. Hippolyte, agonisant, est un chanteur monocorde qui livre néanmoins un des moments les plus émouvants de la pièce. Lebedev, aujourd’hui dans l’évènementiel, est à l’origine de la fête d’anniversaire organisée pour le retour du Prince… Nastassia, victime revenue d’entre les morts de l’œuvre originale, devient une féministe qui entre-temps a dû voir Jules et Jim… Rogojine (ici en cotte de maille) ou le Prince (en tenue de tennisman) poursuivent leur rivalité au-delà du roman… De ce dernier, il ne reste pratiquement que ça, et quelques allusions à l’œuvre, qui par petites touches impressionnistes, dessinent en nous quelques souvenirs de cette littérature.

Ce qui compte, en revanche, c’est le présent du plateau. Le présent du jeu auquel chaque comédien se donne tout entier. Présent de l’improvisation qui signe comme une œuvre unique chacune des représentations. Présent magnifié dans ce théâtre rock n’roll qui convoque des idoles de la musique, du sport, de la littérature, avec taquinerie mais aussi avec tendresse.

Spectateur : acteur malgré lui

Et puis le spectateur est constamment au cœur du processus théâtral. Jamais oublié, d’abord bousculé dans ce qui sert de prologue (un avant-show d’Hippolyte – étonnant Romain Grard avec sa voix sépulcrale et ses blagues délicieusement scabreuses), il est ensuite promu figurant de la fête-surprise destinée à Mychkine. Et quand enfin (après vingt minutes) il est installé dans son fauteuil de velours, les comédiens envahissent tous les espaces du théâtre (fauteuils, contre-allées, scène). Plus déchaînés que jamais, ils entourent le public comme un serpent étreint sa proie…

Qu’ajouter ? Habités toujours, enragés, parfois ad nauseam, aussi drôles qu’émouvants, les cinq « bâtards » ont toutes les audaces. Toutes les libertés. On tremble parfois de les voir ainsi en équilibre au-dessus d’un grand vide narratif. On a tort. Ils reviennent. Comme revient toujours une rock star après un moment un peu trop planant. Kiffant et prometteur. À suivre de près. 

Bénédicte Soula


Princes, d’après l’Idiot de Dostoïevski précédé par Hippolyte Show

Collectif Les Bâtards dorés • 159, rue Fernand-Audeguil • 33000 Bordeaux

Courriel : batard.dores@gmail.com

Mise en scène : Les Bâtards dorés

Avec : Romain Grard, Lisa Hours, Christophe Montenez, Jules Sagot, Manuel Severi

Costumes : Les Bâtards dorés

Création son et lumières : Les Bâtards dorés

Lumières : Ludovic Lafforgue, Lucien Vallé

Visuel : © Margaux Kervarec

Création mai 2014, Théâtre du Pavé, Toulouse

Théâtre du Pavé • 34, rue Maran • 31400 Toulouse

Réservations : 05 62 26 43 66

Du 20 au 28 mai, à 20 heures du mardi au samedi, sauf 16 heures le dimanche (19 h 45 pour Hippolyte Show)

Durée : 1 h 45 sans entracte (2 heures avec Hippolyte Show)

18 € | 14 € | 9 € | 8 € | 6 € | 4 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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