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1 février 2012 3 01 /02 /février /2012 23:48

Combat intérieur

 

Christian Fregnet a adapté sur la scène du Lucernaire un manuscrit de Jean Moulin, figure emblématique de la Résistance. Si « Premier combat » raconte l’arrivée des Allemands à Chartres en juin 1940, le metteur en scène a choisi de mêler sa propre imagination aux faits historiques. Malgré un agencement parfois confus des évènements, la pièce est convaincante.

 

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« Premier combat » | © Tita Montserrat

 

18 juin 1940. Jean Moulin, alors préfet de Chartres, se retrouve enfermé dans une cellule pour avoir refusé de signer une déclaration allemande accusant les tirailleurs sénégalais d’avoir massacré des femmes et des enfants. Au vu de son « amour pour les nègres », les Allemands décident de l’enfermer avec un Sénégalais. Partagé entre la peur d’être à nouveau torturé et celle d’être complice d’un acte infâmant, le préfet préfère se trancher la gorge.

 

Mais revenons quelques jours plus tôt, propose Christian Fregnet, se fondant toujours sur les faits relatés par Jean Moulin. Un tintement, suivi de l’inscription « 15 juin 1940 » projetée sur le fond de la scène, marque ce retour en arrière. À l’instar de son pouvoir d’ubiquité et d’intemporalité, le metteur en scène détient celui de se substituer au Créateur. Christian Fregnet a décidé de donner corps à ses fantasmes, en imaginant une interaction entre les deux détenus.

 

Confiné dans une cellule figurée par un immense grillage au premier plan, Jean Moulin raconte avec force détails la prise de Chartres par les nazis. À ses côtés, le Sénégalais, occupé à plier soigneusement sa couverture et à ranger sa gamelle, y va de ses commentaires. Tandis que le préfet raconte horrifié le meurtre d’une vieille femme fusillée contre un arbre, le tirailleur surenchérit avec le récit d’une petite fille obligée de creuser une tombe, face au cadavre de sa grand-mère. Sans véritable dialogue, chacun livre sa vision des évènements. Celle paniquée et révoltée d’un haut fonctionnaire obsédé par le souci de ravitailler « en eau » et « en pain » les réfugiés venus du Nord. Et celle, résignée, d’un soldat pris au piège, continuant à se raser machinalement.

 

Comme leur personnage, les deux comédiens se complètent. Valéry Forestier, dans le rôle de Jean Moulin, traduit avec force le conflit intérieur du préfet. Quant à Christian Julien, il interprète un tirailleur sénégalais touchant de sincérité.

 

Du conflit intérieur au héros national

En même temps que les jours et les heures défilent, l’angoisse du préfet s’intensifie. Malgré cette tension palpable, la densité narrative du personnage vient parfois altérer notre attention. Excepté dans la dernière partie de la pièce. Livré aux mains des officiers allemands, Jean Moulin cherche prudemment à innocenter les tirailleurs sénégalais, avant de constater ahuri : « les caractéristiques des crimes commis par des nègres, c’est tout ce qu’ils ont trouvé comme preuves ! ». S’ensuit, alors, un violent entretien où la victime devient bourreau. Christian Fregnet s’est amusé à transformer le placide Sénégalais en féroce officier allemand, aboyant à répétition : « Vous êtes un pays de dégénérés, un pays de juifs et de nègres ». Retour au début de la pièce : enfermé dans une cellule à moins d’un mètre du tirailleur, Jean Moulin rencontre les limites de la résistance.

 

Grâce à sa tentative de suicide, le préfet échappe, finalement, à l’ignoble dilemme. Il deviendra par la suite, comme nous le savons, une légende de la Résistance et sera inhumé au Panthéon *. Habité par la même ferveur patriotique, le Sénégalais restera, pour sa part, un soldat inconnu. Premier combat n’en est pas moins un cri de révolte et une leçon d’altruisme aujourd’hui où priment l’individualité et la règle du « chacun pour soi ». 

 

Mathilde Penchinat

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


* Souvent considéré comme un des principaux héros de la Résistance, Jean Moulin repose dans un cénotaphe qui se trouve au Panthéon où gisent les grands hommes de la République française. Son corps n’a jamais été identifié avec certitude, et l’urne transférée au Panthéon ne contient que les « cendres présumées de Jean Moulin ».


Premier combat, de Jean Moulin

Compagnie Archipel • route de la Chapelle • 89330 Saint-Julien-du-Sault

03 86 63 24 00

Site : http//architheatre.free.fr

Courriel : architheatre@free.fr

Mise en scène : Christian Fregnet

Assistant à la mise en scène : Antoine Linguinou

Avec : Valéry Forestier, Christian Julien

Création lumière : Thomas Jay

Création costumes : Marie-Sol Camus

Le Lucernaire • 53, rue Notre-Dame-des-Champs • 75006 Paris

Site du théâtre : www.lucernaire.fr

Réservations : 01 45 44 57 34

Du 4 janvier au 25 février 2012, du mardi au samedi à 18 h 30, relâche les 2 et 3 février 2012

Durée : 1 h 10

25 € | 20 € | 15 € | 10 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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