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30 avril 2014 3 30 /04 /avril /2014 18:27

Prélude à l’âme d’enfant


Par Trina Mounier

Les Trois Coups.com


Voici un petit bijou de spectacle, un ovni poétique et troublant dont on peut se demander s’il est bien à sa place dans un festival consacré à la marionnette, tant celle-ci est ici accessoire… Mais il est tout à l’honneur de Moisson d’avril de nous proposer la découverte de la compagnie Ateuchus.

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« Prélude à la fuite / Opus 2 » | © whenyouhavetoshootshoot

Un plateau noir, un fond de scène tout de noir vêtu, pour accueillir un décor et des accessoires d’une blancheur immaculée : au centre, sur une estrade ovale, une baignoire et, derrière elle, un grand miroir à bascule. Plus loin, un appareil photo sur trépied, un micro sur pied, une vieille radio… Mais au début, pour l’instant, tout est recouvert de draps blancs, comme dans une maison de campagne longtemps délaissée, à commencer par une silhouette qui va parler, ainsi cachée, à peine audible… avant de se découvrir, au propre d’abord, puis au figuré. C’est une toute jeune fille, fluette et fragile, tout habillée de blanc. Elle s’appelle Ariane, comme nous le découvrirons à la fin. Elle est interprétée avec infiniment de sensibilité et de présence par Virginie Schell.

Elle parle, avec hésitation, comme si les mots lui faisaient peur, ou le public, ou les deux. Le dire absolu, c’est si difficile, ça fait prendre des risques énormes comme de fondre dans la glace… ou changer d’identité. Au début, elle semble intimidée par tant de présences, puis peu à peu elle nous oublie (à moins qu’elle ne nous ait, dès le début, rêvés pour servir de spectateurs aux différents rôles qu’elle joue). Et elle dévide son fil d’Ariane, passe d’une idée à l’autre, mime un toréador avec le micro, une danseuse avec le trépied, se regarde, se photographie, danse, tient des propos presque sans suite, joue comme une enfant…

Un bateau ivre

Quand, à un moment donné, elle passe littéralement de l’autre côté du miroir. Notre Alice donne alors une autre vie à son univers familier. L’estrade devient banquise, le vent souffle. Elle saupoudre de talc le sol, c’est la neige. Il fait froid, l’eau est tout autour. Sous la glace de la baignoire, elle plonge pour sauver une sorte d’explorateur, un capitaine, mort depuis longtemps puisqu’il n’est qu’un crâne entouré de fourrure surmontant un grand corps. Cette marionnette, puisque c’en est une, prend incroyablement vie sous les mains de la comédienne-manipulatrice. On la voit revenir à la vie, faire des premiers pas hésitants, puis reprendre pied, escalader… Il est vrai qu’elle a un masque posé sur le visage et que les yeux de ce masque sont si incroyablement perçants, vifs, qu’on jurerait un regard.

C’est alors une longue histoire qui nous est contée, tout aussi mitée et erratique, une histoire à deux. Cette marionnette, ce héros fantasmé, ce squelette rendu à la vie ont sorti notre Alice de son ennui, sinon de sa solitude.

Et nous voici embarqués avec elle, pour des aventures en images d’une surprenante beauté. Les draps blancs maintenant posés au sol servent d’écrans improvisés pour des images fractionnées de mer, de neige ; la banquise s’anime. Il faut ici rendre hommage à une équipe plastique et technique d’une grande virtuosité : Gabriel Hermand-Priquet pour la mise en scène, Yragaël Gervais pour les lumières et la vidéo, Vincent Martial et Uriel Bartélémi pour le son, Quentin Lugnier pour le décor et Anna Pietsch pour les costumes. Il existe une grande homogénéité dans ce spectacle, et elle n’est pas seulement chromatique, mais touche à l’esthétique et à la conception même de ce Prélude à la fuite.

C’est une histoire sans queue ni tête mais pourtant touchante en raison de cette fragilité qu’on sent à l’œuvre chez ce personnage. C’est une histoire qui nous demande de nous laisser porter, par les images si belles et si fugaces, par ce texte, essentiellement poétique. Une histoire qui requiert que nous laissions notre raison au vestiaire et retrouvions une âme d’enfant pour suivre la comédienne dans ses multiples rôles, qui joue, comme le font les enfants : « Et si j’étais… ». 

Trina Mounier


Prélude à la fuite / Opus 2

Cie L’Ateuchus

www.lateuchus.com

Conception et interprétation : Virginie Schell

Conception et mise en scène : Gabriel Hermand-Priquet

Lumière et vidéo : Yragaël Gervais

Son : Vincent Martial et Uriel Bartélémi

Costumes : Anna Pietsch

Construction du décor : Quentin Lugnier

T.N.G. • 23, rue de Bourgogne • 69009 Lyon

Mardi 29 avril 2014 à 20 heures

Durée : 60 min

À partir de 11 ans

Dans le cadre du festival Moisson d’avril

www.moissondavril.com

Du 22 au 30 avril 2014

Le 1er spectacle : 8 €, les suivants 5 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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