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15 mars 2011 2 15 /03 /mars /2011 15:43

Un cabaret « freak »,
entre vaudeville et poésie


Par Aurore Krol

Les Trois Coups.com


« Pour l’amour de Gérard Philipe », de Pierre Notte, c’est d’abord un texte, une écriture spécifique dont il faut d’avantage retenir le style particulier que la narration en tant que telle. Porté par cinq acteurs, c’est un conte cruel et disparate sur l’identité choisie ou subie, un parcours initiatique fantasque aux esthétiques fortes et aux colorations plurielles, mais qui laisse néanmoins une impression en demi-teinte.

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« Pour l’amour de Gérard Philipe » | iFou pour lepolemedia

L’intrigue, ubuesque, contient son lot d’humour vitriolé et de situations hilarantes, mais également une charge poétique, une atmosphère de fête foraine étrange, proche de la foire ou de l’esthétique steampunk *.

La pièce se divise résolument en deux parties. On évolue d’abord dans les années 1950, au sein d’un couple qui semble n’avoir décidé de s’unir que sur des prétextes, forcément mauvais. Stéréotypés jusqu’à la corde, M. et Mme Gérard exhibent leurs désirs perdus d’honneur et de gloire, les projettent de manière obsessionnelle sur l’enfant attendu. Jusque-là, on assiste aux travers récurrents de bon nombre de ménages, mais l’on pressent que la situation va évoluer vers un terrain glissant. Effectivement, le nourrisson naîtra les mains difformes, tuant dans l’œuf leurs espérances par cette infirmité.

Répliques cinglantes et de rires acides

Dans la famille dépeinte ici, c’est l’amour chien, le conflit d’intérêts entre les géniteurs. À force de répliques cinglantes et de rires acides, Pierre Notte entretient donc des thématiques qui lui sont chères : foyers qui se déchirent et propos graves sous des ressorts humoristiques, voire graveleux. Tous les coups sont permis, et la mère finit par aider gentiment le père à se suicider du haut d’un manège forain en présence de l’enfant, qu’elle accusera du drame. S’ensuit une ellipse de vingt ans et le début de la seconde partie de la pièce. L’on entre alors dans le vif du sujet : le parcours initiatique de l’enfant devenu jeune homme pour s’extraire de l’atavisme familial et devenir sujet de sa vie.

Raphael, pour la première fois sur les planches, est plus que crédible dans ce rôle, même si son manque de technique se fait parfois sentir. Il offre un jeu sensible et épuré, une manière singulière de poser la voix, une présence très juste pour incarner ce personnage en transit, tantôt fantomatique et tantôt hanté par le poids de l’héritage subi. Un rôle qu’il investit de manière évidente tant sa présence évoque la poésie lunaire et uchronique. Acculé à la fuite, dépossédé d’une identité propre, il y a quelque chose du mécanisme rompu, du pantin désarticulé et de la brisure dans sa démarche. Cette fracture-là est très belle, non sans évoquer l’esthétique cinématographique de Burton période Edward aux mains d’argent, et fraie harmonieusement avec l’univers du cirque, où l’histoire se poursuit.

Autour de cette figure centrale, les quatre autres comédiens, Emma de Caunes en tête, ont un jeu radicalement opposé. Leur interprétation est pleine d’énergie, d’exubérance et de gouaille, en accord avec le cabaret freak dans lequel ils évoluent. Ce contraste est parfois intéressant, et parfois dérangeant quand la direction d’acteurs ne suit pas et que la trivialité et le clinquant côtoient d’un peu trop près la fragilité. En effet, s’il est possible de reprocher à Raphael d’être parfois trop monocorde et rigide, les personnages interprétés par Bernard Alane et Romain Apelbaum sont, eux, souvent surjoués, le ton flirtant maladroitement du côté du vaudeville.

Le problème, c’est l’accumulation d’effets

À force de vouloir éviter le pathos, Pierre Notte pousse ses acteurs dans des outrances et passe à côté de belles potentialités, produisant une pièce qui manque parfois d’émotion. Le problème n’est même pas la mise en scène – qui contient des trouvailles plutôt efficaces – mais l’accumulation d’effets. Comme si le dramaturge péchait par excès de zèle et ne faisait pas confiance au pouvoir de son texte. Il en est ainsi de l’empilement de fioritures destinées à faire rire, mais qui au final parasitent la portée de l’œuvre.

On sent pourtant qu’une profondeur pourrait naître. Elle s’immisce parfois dans quelques monologues de Raphael en adresse directe au public. Mais elle est trop vite rattrapée par le trivial, et tout cela ne s’imbrique pas de manière limpide. Une fin un peu cousue de fil blanc et quelques longueurs accentuent cette hétérogénéité d’ensemble. Malgré ces maladresses, la pièce, en forme d’objet hétéroclite, reste extrêmement originale et produit une impression forte et intrigante. Elle mérite le détour, ne serait ce que pour ses interprètes et pour la force du propos. 

Aurore Krol


* Le steampunk est au départ un genre littéraire. L’expression steampunk, qui signifie littéralement « punk à vapeur », souvent traduite par « futur à vapeur », est un terme inventé pour qualifier un genre de la littérature de science-fiction né à la fin du xxe siècle, dont l’action se déroule dans l’atmosphère de la société industrielle du xixe siècle. Le terme fait référence à l’utilisation massive des machines à vapeur au début de la révolution industrielle puis à l’époque victorienne. Mais le style steampunk quitta rapidement la seule sphère de la littérature pour s’étendre à d’autres domaines de création et d’expression.


Pour l’amour de Gérard Philipe, de Pierre Notte

Mise en scène, scénographie : Pierre Notte

Assistant à la mise en scène : Brice Hillairet

Avec : Bernard Alane, Romain Apelbaum, Sophie Artur, Emma de Caunes, Raphael

Décors : Nils Zachariasen

Costumes : Caroline Martel

Lumières : Antonio de Carvalho

Musiques : Pierre Notte

Arrangements : Paul-Marie Barbier

Théâtre La Bruyère • 5, rue La Bruyère • 75009 Paris

Site du théâtre : www.theatrelabruyere.com

Réservations : 01 48 74 76 99

À partir du 23 février 2011, du mardi au samedi à 21 heures, séance supplémentaire le samedi à 15 h 30

40 € | 32 € | 23 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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