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23 décembre 2012 7 23 /12 /décembre /2012 23:58

Une « Giselle » d’amour

et de mort


Par Céline Doukhan

Les Trois Coups.com


Débarrassé de son aura éthérée et romantique, le ballet mythique renaît, jeune, âpre, passionné.

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« Pour Giselle » | © Alain Hanel / C.D.D.S. Enguérand

Au départ, il y a Giselle, le ballet romantique, ses danseuses en tulle blanc, son héroïne aux cheveux plaqués en bandeaux sur les oreilles, sa musique signée par Adolphe Adam… Didactique et malicieux, le chorégraphe Michel Hallet-Eghayan présente rapidement le ballet, ou plutôt les ballets, l’ancien et le nouveau, aux spectateurs du Théâtre municipal de Fontainebleau. Ainsi, saviez-vous que c’est depuis Giselle (1841) que la mariée est en blanc ? L’aura de l’œuvre dépasse donc largement le cercle des aficionados du tutu. L’histoire, elle, est toute simple, ou plutôt pas si simple que cela… Giselle est une jeune paysanne qui aime et est aimée d’un beau jeune homme. Mais, en réalité, ce dernier est un félon ! Rien moins qu’un prince, qui plus est fiancé à une noble dame, Bathilde. Enfin, Giselle a un autre soupirant, peut-être un ancien amant, qui rôde et découvre la duplicité du prince Albrecht.

C’est d’abord en réduisant ce récit à quelques tableaux quasiment expressionnistes que la chorégraphie entre dans le vif du sujet. Albrecht / Giselle, puis Albrecht / Bathilde, et enfin Hilarion / Giselle : en trois coups de canif, c’est toute la palette des sentiments de ces trois-là qui explose sur la scène. Ainsi, avec sa courte chevelure blonde couronnant un corps fin vêtu de vert pétillant, Jacinthe Janowskyj est une princesse Bathilde délicate et moderne. Sa danse presque courtoise, en miroir, avec Albrecht s’oppose aux étreintes à même le sol, brutales, terriennes, du prince avec Giselle.

Rien que des corps en mouvement

Tout ce premier acte est marqué par la joyeuse robustesse des chorégraphies, vigoureuses et colorées. Des robes jaunes, roses, vertes, des jupes qui virevoltent, des personnages qui dansent en sautillant… Serait-on dans un tableau de Poussin ? Dans sa palette suave, en tout cas. Alors, disons Poussin qui se serait égaré dans West Side Story, quand filles et garçons ont l’air de galamment s’affronter par danse interposée.

C’est qu’ici, il n’y a rien d’autre que la danse. Rien que des corps en mouvement, le corps disant l’âme et le cœur. Les déplacements ne sont pas ornementaux, mais sont comme une parole, comme si le corps mobile était le seul moyen d’expression possible.

Le deuxième acte nous fait basculer, comme les personnages, dans une dimension tout autre, où les corps et les cœurs ne parlent plus de la même façon. Adieu, la couleur, les corps bondissants et tournoyants. Ici, la giration n’est plus joie de vivre, mais plutôt tourbillon mortel et inéluctable, sables mouvants infinis et désolants. C’est le royaume des Willis, ces femmes fantomatiques, fiancées délaissées par leur amant, qui se vengent en faisant danser jusqu’à la mort les hommes qui s’aventurent auprès d’elles. Ici, la scénographie et les costumes de Carole Boissonne font littéralement merveille, en parfaite harmonie avec les lumières blafardes de Guy Simard. Petit à petit, puis tous ensemble, émergent de la pénombre des êtres indéfinissables, cascades de tulle masquées, dépourvues d’expression et de chair. Visions proprement hallucinantes, ces plantes carnivores ont tôt fait d’engloutir le pauvre Hilarion (excellent Bruno Miachon-Midenet), qui termine là son macabre chassé-croisé d’amour et de mort.

Cette ambiance angoissante et sépulcrale doit aussi beaucoup à la musique magistrale de Jean-Christophe Désert : elle mêle les thèmes de la musique d’Adolphe Adam à des sonorités plus modernes, souvent en les superposant, et crée ainsi, comme dans les scènes de furie destructrice des Willis, une atmosphère gothique à souhait. Toute la fin, qui montre Giselle protéger Albrecht de toute sa pauvre âme damnée, est somptueuse. Un cauchemar pour les personnages, un rêve éveillé pour le spectateur. Dont les images fantasmagoriques hantent encore. 

Céline Doukhan


Pour Giselle, de Michel Hallet-Eghayan

Cie Hallet-Eghayan • 65/73, rue du Bourbonnais • 69009 Lyon

04 78 64 84 98

www.ciehalleteghayan.org

thierry.rollet@ciehalleteghayan.org

Chorégraphie : Michel Hallet-Eghayan

Dramaturgie : Philippe Verrièle

Avec : Guillaume Barre, Jacinthe Janowskyj, Ivan Juillard, Bruno Miachon‑Midenet, Émeline Olry, Charlotte Philippe, Marc Ribault, Maude Rieder

Musiques : Adolphe Adam et Jean-Christophe Désert

Costumes et décors : Carole Boissonne

Création lumières : Guy Simard

Régie son : Jean-Christophe Désert

Lumières et régie générale : Stéphane Rimasauskas

Production et communication : Thierry Rollet

Théâtre municipal de Fontainebleau • rue Richelieu • 77300 Fontainebleau

Réservations : 01 64 22 26 91

Le 21 décembre 2012 à 20 h 30

Durée : 1 h 10

De 12 € à 33 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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