Jeudi 22 juillet 2010 4 22 /07 /Juil /2010 20:02

 

Pour en finir avec le colonisateur ?

 

Il y a des spectacles qui embarrassent. Non pas « qui dérangent », mais « qui embarrassent » ; c’est-à-dire qu’on ne sait par quel bout commencer à les attaquer, pour la simple raison qu’ils se placent sur des sujets d’extrême sensibilité, comme c’est le cas ici avec la colonisation.

 

Comment donc dire qu’on n’est pas d’accord avec Pour en finir avec Bérénice ? Et, également, comment rester dans un propos dramatique et non purement dialectique ? C’est épineux. Que dis-je, c’est épineux ? C’est un sac de nœuds !

 

Commençons donc par le propos. Il s’agit d’une troupe qui souhaite reprendre le travail d’un professeur de français, belge, qui a commencé à monter Bérénice avec un groupe de théâtre avant l’indépendance du Congo et n’a jamais pu terminer son projet. Bérénice, l’étrangère, la seule, l’exilée, la malheureuse. Une occasion superbe de poser la question de l’autre, dans le contexte d’un pays où, une fois l’indépendance acquise, les Belges natifs du Congo ont dû quitter « leur » pays.

 

La figure racinienne de l’altérité permet également de toucher la question de la langue française qui, au Congo, est la langue du colon. « La langue française a tué le pays » entendons-nous au cours du spectacle. Si ces réflexions sont importantes, voire fondamentales à notre époque, c’est dans la forme que le spectacle m’a profondément agacée. Car je ne puis que m’indigner face à une pièce qui se clôt sur cette phrase : « Je suis venu accomplir la fin du voyage colonisateur, et vous regarder dans les yeux ».

 

Comment peut-on venir au Festival d’Avignon, avec tant de choses à échanger sur le théâtre, et lancer avec une telle violence ce propos revanchard ? Un spectacle traitant profondément de ces problématiques (d’une contemporanéité et d’une importance qui n’est pas à discuter) aurait été souhaitable plutôt que ce doigt accusateur tendu vers le public, et qui lance aux arrière-petits-enfants des colons – ou pas d’ailleurs, combien d’enfants d’immigrés, moi la première dans cette salle ? : « Je suis venu te dire que c’est de ta faute si mon pays est en souffrance ».

 

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« Pour en finir avec Bérénice » | © Christophe Raynaud de Lage

 

C’est comme si l’on n’avait pas pris en compte le public devant lequel le spectacle était donné. Dans ces conditions, le message ne peut que manquer sa cible. Et je me demandais : « Que me veux-t-on ? ». Car le spectacle prend le spectateur personnellement à partie, il dit « Toi, et maintenant ». Pourtant, porter Bérénice à la scène sur le mode de la douleur de l’étranger pouvait offrir une telle force à ces questions !

 

Pour ce qui est de la dramaturgie, un travail esthétique et simple guide le spectacle, le traverse, le cloître des Carmes offrant un espace déjà somptueux et exhalant une beauté solennelle. Mais on ne comprend pas toujours pourquoi Faustin Linyekula est là. En parallèle de l’action, il est présent et danse. Son talent est pourtant indéniable. Que ce soit en tant que danseur ou en tant que chorégraphe, sa prouesse a de quoi souffler. Mais que fait-il là ? Et cette échelle aussi, tendue vers le ciel, pourquoi ? L’effet est certes beau, mais est-ce tout ?

 

Un manque de liant est à déplorer entre les différentes dimensions du spectacle, que ce soit les moments où les comédiens disent le texte de Racine par rapport aux moments didactiques sur le Congo, ou l’histoire du professeur et les moments d’enregistrements de discours. Si l’enchevêtrement est intéressant, dans la profondeur de la perspective qu’il implique, il est parfois tellement peu clair pour les spectateurs qu’il ne veut plus rien dire du tout. On cherche durant tout le déroulement de la pièce, les clefs qui vont nous permettre de comprendre et que l’on ne nous donne jamais.

 

Il y aussi la musique. Magnifique, parfois drôle (notamment ce morceau d’introduction qui utilise le rythme du bâton de brigadier), la musique de Flamme Kapaya accomplit le prodige de ne pas empiéter sur le spectacle et participe avec discrétion et puissance à l’esthétisme qui baigne le plateau. Hélas, que n’est-il présent, ce musicien hors pair, ce guitariste d’élégance, qui prouve enfin que la musique scénique peut exister sans décorer l’espace ?

 

On l’a compris, mes réserves sont nombreuses en ce qui concerne Pour en finir avec Bérénice. Cela étant dit, le spectacle compte trois moments de miracle qui permettent d’en effacer les maladresses. Une scène d’école avec un cours sur Bérénice en lingana * ; une autre où une élève récite le Corbeau et le Renard en ne comprenant manifestement rien à ce qu’elle dit ; et cette dernière, où une jeune femme, tout en déclamant les fameux vers « Dans un mois, dans un an, comment souffrirons-nous, / Seigneur, que tant de mers me séparent de vous ? / Que le jour recommence et que le jour finisse / Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice ? », nettoie tour à tour le visage fardé d’un masque blanc de chacun des comédiens dans l’eau claire d’une bassine. Ce sont de vrais moments de grâce et d’intelligence qui assurent que cette troupe avait bien mieux à offrir sur le sujet que ce qu’elle a présenté. 

 

Lise Facchin

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com 


* Première langue parlée du Congo.


Pour en finir avec Bérénice, de Faustin Linyekula d’après Racine

Mise en scène : Faustin Linyekula

Assistant à la mise en scène : Robain Lomandé Moïse

Avec : Innocent Bolunda, Madeleine Bomendje Biac, Daddy Kamono Moanda, Joseph Pitshou Kikukama, Véronique Aka Kwadeba, Pasco Losanganya Pie XIII, Faustin Linyekula

Chorégraphie : Faustin Linyekula

Musique : Flamme Kapaya

Lumières : Virginie Galas

Cloître des Carmes • place des Carmes • 84000 Avignon

Réservations : 04 90 82 21 07

Du 18 au 24 juillet 2010 à 22 heures, relâche le 19 juillet 2010

Durée : 1 h 45

16 € | 11 €

Publié dans : France-Étranger 1998-2011 - PUBLIER UN COMMENTAIRE ? - Voir les 0 commentaires
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