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14 octobre 2010 4 14 /10 /octobre /2010 18:51

« Poupée(s) » ou notre monde intérieur

 

« Poupée(s) », l’étrange spectacle de Maëlle Faucheur et David Costé, est peuplé de figures de notre enfance : des poupées, certes, mais aussi des crapauds qui parlent, des boîtes à musique, des désirs, des phobies, des cauchemars… Mais s’agit-il seulement d’éléments de notre enfance ? Non, non, bien sûr que non !

 

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« Poupée(s) | © Martin Argyroglo

 

Notre personnalité est-elle forgée par les contes que nous avons lus ? Nos représentations du monde viennent-elles de l’univers fantasmé de notre enfance ? Nos rapports avec l’autre, la femme et l’homme, sont-ils une reproduction des rapports que nous entretenions avec nos jouets ? Poupée(s) n’est pas là pour répondre à ces questions. Mais pour que nous nous les posions.

 

Pour cela, Maëlle Faucheur et David Costé nous plongent dans un univers à la Tim Burton. Mais un univers sans récit, avec seulement des visages, des figures. La figure de la poupée, d’abord, surtout. Sous nos yeux éberlués, Maëlle Faucheur est poupée : statique, irréelle, et si présente pourtant. Jusque son regard se fige en un bleu Barbie. L’effet, pour être saisissant, n’est pourtant pas gratuit. Puisqu’une poupée n’est rien sans la personne qui la manipule, Maëlle Faucheur devient fantasme, devient modèle de la Femme. Femme fatale, Femme ménagère, Objet sexuel.

 

La poupée, être-objet paradoxal

Car la poupée a ceci de paradoxal : elle est à la fois objet et femme. Aussi exprime-t-elle à merveille les pressions psychologiques que nos sociétés patriarcales font peser sur les femmes. Mieux : elle est l’outil innocent de ces pressions, de leur pérennisation. N’est-ce pas les petites filles qui jouent à la Barbie ? N’est-ce pas les petits garçons qui ne s’y abaisseraient pas, mais qui pourtant les dérobent à leur sœur ?

 

Puis le spectacle avance, déclinant cette thématique de la femme-objet, réceptacle des fantasmes d’une société. Fantasme de perfection dans les ballerines. Fantasme sexuel dans les poupées gonflables. Fantasme de la mère dans les poupons. Et le spectacle continue. Il interroge d’autres lieux de l’enfance, lieux où la société exprime ses valeurs essentielles, lieux où la société conditionne les individus.

 

Le conte comme représentation et comme conditionnement

Un de ces lieux est le conte. David Costé se transforme en crapaud, de même que le prince de l’histoire. Et, en crapaud, il nous raconte des histoires. Celles que nous connaissons déjà. Avec des bergères qui deviennent princesses. Avec des princes qui enlèvent les bergères. Avec des mères qui aiment ou n’aiment pas leurs enfants. Avec des rois qui veulent des fils. Et des reines qui ne peuvent pas leur en donner. Avec, donc, des figures, stéréotypes d’une société.

 

Mais David Costé ne nous raconte pas seulement des histoires : il nous parle de son enfance, de ses fantasmes, de ses phobies. Il nous parle d’un enfant qui découvre le monde, en même temps que ce monde le façonne. Et, nous qui écoutons, nous comprenons que nous étions cet enfant, et que ce monde est le nôtre.

 

« Je suis un utopiste, comme vous tous au fond »

On le voit : le portrait que le spectacle dresse de notre société est sans complaisance. Mais il ne tombe pas non plus dans la caricature. Il présente des faits. Il les interroge. Il s’en prend, également, à la religion actuelle du bonheur. Il exprime, enfin, une certaine impuissance à vouloir changer les choses : « Je suis un utopiste, comme vous tous au fond », disent tour à tour les comédiens, témoins conscients de leurs déterminations psychologiques.

 

C’est un spectacle intelligent qui opère, et qui opère avec efficacité : les tableaux se succèdent, tous plus saisissants les uns que les autres. Maëlle Faucheur est splendide. La maîtrise qu’elle a de son corps ressemble à s’y méprendre à celle que nous avons du corps d’un pantin. Par ses chorégraphies, elle exacerbe la détresse muette d’une poupée aux membres arrachés, d’une ballerine mécanique détraquée. C’est impressionnant.

 

Adéquation entre l’intimité du lieu et l’intimité de notre monde

Un spectacle sobre et efficace : point d’excès dans la mise en scène (de Maëlle Faucher elle-même). Les changements de lumière sont subtils : sans détourner notre attention des comédiens, ils soulignent leur jeu par des effets d’ombre, ils focalisent notre regard en coupant les espaces. Si cela marche si bien, c’est peut-être aussi parce que nous sommes au plus près des comédiens dans cette minuscule salle de La Loge. Oui, il y a adéquation entre l’intimité du lieu et l’intimité de notre monde mise à nue par la pièce.

 

Un spectacle percutant, donc. À un détail près, cependant : David Costé. D’une part parce que son jeu est un peu faux, sa diction trop entrecoupée, sa gestuelle trop expressive et forcée. D’autre part, et surtout, parce qu’il se sent obligé, à un moment du spectacle, de nous adresser la parole. Il s’excuse alors de la tonalité un peu grave du spectacle. Certes, celui-ci est loin d’être joyeux. Mais si certaines scènes sont oppressantes, d’autres ne le sont guère, comme celles du crapaud, ou celle des poupées gonflables. Alors pourquoi, David Costé, pourquoi avoir rompu le charme de ce beau spectacle ? Est-ce parce que vous craignez que trop de tensions paralysent notre réflexion ? C’est loin d’être le cas ! Car Poupée(s) nous parle. C’est une représentation de notre monde intérieur. Reflet du monde extérieur. 

 

Nicolas Arribat

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Poupée(s), de Maëlle Faucheur et David Costé

Mise en scène : Maëlle Faucheur

Avec : Maëlle Faucheur et David Costé

Lumières : Charlotte Gaudelus

La Loge • 77, rue de Charonne • 75011 Paris

Métro : Charonne

Réservations : 01 40 09 70 40

www.lalogeparis.fr

Du 12 octobre au 14 octobre 2010, à 21 heures

Durée : 1 h 5

14 € | 10 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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