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30 juillet 2012 1 30 /07 /juillet /2012 21:13

 En direct du Festival et du Off d’Avignon 2012

 

L’acteur qui voulait
en faire trop


Par Céline Doukhan

Les Trois Coups.com


28 juillet 2012. Ce soir, c’est la dernière des représentations avignonnaises d’« Italienne scène », de Jean‑François Sivadier. Comme depuis le début du Off, la salle sera sans doute pleine ou pas loin, et il y aura largement été pour quelque chose. Portrait de Mathieu Alexandre, comédien en perpétuel mouvement.

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Mathieu Alexandre | © Céline Doukhan

On discutait depuis un moment, quand vint le moment des photos. « J’ai horreur de ça ! » Évidemment, il est photogénique comme tout. Trois déclics suffiront pour saisir un demi‑sourire, une expression sérieuse et moqueuse à la fois, une sorte d’aplomb un peu feint. Là, devant le conservatoire d’Avignon, on suggère de le faire asseoir sur les marches de l’édifice. Lui se tient debout, lève les bras, gesticule presque. S’immobilise enfin, peut‑être moins à l’aise face à la fixité révélatrice de l’appareil photo que dans le mouvement d’un rôle de théâtre. Le sien dans la pièce Italienne scène doit bien lui convenir, lui qui, en détachant soigneusement les syllabes, prononce cinq ou six fois par représentation ce leitmotiv drôlissime, à la manière d’un mini‑exercice de style : « Je ne suis pas fou de ce canapé ». Un canapé rouge, informe et inutile comme un gros chamallow, qui trône au milieu du plateau, un gag à lui tout seul.

Quand Mathieu Alexandre était apprenti comédien, ses professeurs lui disaient qu’il en faisait trop. Canaliser son énergie a dû être un défi pour celui qui, sur scène, s’énerve, se désespère, sourit quand même, arpente le plateau comme un lion en cage : chaque soir, dans Italienne scène, il interprète Antoine Markowsky, metteur en scène d’opéra cannibalisé par ses chanteurs, chanteuses, chef d’orchestre, et même, à travers son absence « écrasante » (un mot qu’on le voit prononcer sur scène avec une véhémence particulière), par la cantatrice prévue pour le rôle‑titre de la Traviata.

Mathieu fait de l’Alexandre

Un rôle pour lui ? Pas vraiment. La pièce avait été écrite par Jean‑François Sivadier pour Nicolas Bouchaud, comédien alors déjà expérimenté. Conséquence : un rajeunissement du personnage, vu ses 29 ans. « Cela en fait un jeune metteur en scène, dont c’est peut‑être la première grosse production. Il est idéaliste et passionné. » Et passablement déboussolé, aussi. On ne saura pas si c’est également le cas de Mathieu Alexandre. Quoique : il avoue n’avoir aucun sens de l’orientation. « Souvent, les gens qui s’imaginent une ville du dessus voient un quadrillage, avec des rues qui se croisent… Moi, je vois une pelote de laine, tout emmêlée ! » Avis aux candidats : un auteur de théâtre amateur de G.P.S. pourrait porter un projet intéressant pour Mathieu Alexandre.

Donc, il s’est calmé… mais pas tant que cela. Dans Italienne scène, son jeu est à la fois outré et plus vrai que nature. Un mélange qui fait mouche, en tout cas. C’est que le metteur en scène, Victorien Robert, connaît son comédien par cœur pour avoir déjà été plusieurs fois sur scène à ses côtés, et n’a pas cherché à l’amener vers une composition précise. Mais a plutôt laissé Mathieu faire de l’Alexandre. Cette méthode lui plaît, à lui qui « n’aimerait pas travailler avec un metteur en scène trop dirigiste. Victorien nous dit à quoi il veut parvenir, mais nous laisse de l’initiative sur la façon de le faire. À condition que les gens comprennent ce qu’on raconte… ». Du coup, chaque représentation – 22 d’affilée à Avignon – apporte son lot de petites variations, selon l’humeur de la salle. « C’est important de pouvoir s’amuser. Bien sûr, au fil des soirées, on peut être amené à changer un peu notre façon de jouer. Il ne faut surtout pas se mettre dans des rails, le public le sent. »

Lui se souvient d’un choc en voyant Nicolas Bouchaud, justement : « Il y a quelques années, je l’avais vu dans le Roi Lear, au palais des Papes [mis en scène par… Sivadier]. Son entrée en scène était hallucinante : il dévalait les gradins en tapant dans les mains des spectateurs ! C’était incroyable. Il en faisait vraiment “trop”. Et moi, je me disais : “Mais alors, c’est aussi possible de faire comme ça ! De faire autrement.” Cela m’a beaucoup marqué. ».

Victorien et Jean-François

Mathieu Alexandre est du genre fidèle. Sur les bancs du cours Charles‑Dullin, de 2004 à 2007, il rencontre d’autres élèves qui deviendront ses amis et ses partenaires au théâtre, dans Italienne scène, mais aussi dans des productions antérieures, en particulier Après la pluie, une comédie de Sergi Belbel. Tout ce petit monde se suit et se rencontre au sein d’une même troupe : le Théâtre de l’Épopée. On y retrouve Victorien Robert ainsi que les autres comédiens de la pièce, Benjamin Brenière, Thomas Nucci, Élise Noiraud, Maud Ribleur et Katia Ghanty (« qui joue la pianiste allemande », ne manque‑t‑il pas de rappeler chaque fois à la suite de son nom). Ces liens, cette entente, se voient sur le plateau et donnent une grande cohésion à la distribution. Alors, quand on lui demande avec qui il aimerait travailler, Mathieu Alexandre répond avec diplomatie, mais aussi avec sincérité, qu’il adore travailler avec « Victorien » et les autres. Mais encore ? « Ce qui serait incroyable, mais complètement inaccessible, c’est Jean‑François Sivadier. Il fait un théâtre qui me plaît vachement, avec l’acteur au centre. On l’avait rencontré pour Italienne scène, il nous avait encouragés… » L’appel est lancé.

En attendant, et parce qu’il a « peur de s’ennuyer », Mathieu Alexandre entraîne ses amis dans des projets à lui. « Il faut provoquer les choses, ne pas attendre. » Dont acte. Il est à l’origine de Boxer Boxer, websérie (3) qu’il coécrit et dont il interprète l’un des rôles principaux : Joseph Cormac, vendeur au Mondial Moquette de Bagneux. Une série complètement barrée à l’humour potache mais d’une facture très soignée. On y retrouve entre autres Thomas Nucci, le désopilant chef d’orchestre d’Italienne scène, qui cette fois crève l’écran en Mr Previously, personnage dingo chargé de résumer l’épisode précédent…

Voilà donc un jeune homme plein de ressources. « J’aime l’écriture scénaristique. J’ai un projet de long métrage, et, à plus long terme, nous aimerions créer quelque chose avec Victorien. » Revenir à la mise en scène, aussi. Car Mathieu Alexandre s’est déjà frotté à l’exercice, avec rien moins que du Tchekhov. En 2010, année pendant laquelle il avait également coécrit et mis en scène le Mal du pays, il avait monté les Trois Sœurs, avec, déjà, Maud Ribleur et Katia Ghanty. Un travail qui lui a laissé un goût d’inachevé et qu’il aimerait bien reprendre. Pour l’heure, passé le Off, Mathieu Alexandre endossera de nouveau son rôle de Markowsky, à l’affiche du théâtre Ciné 13 à Paris à partir de septembre (2). Décidément pas près de s’affaler sur son canapé. 

Céline Doukhan


(1) Voir les épisodes sur : http://www.boxerboxer.fr

(2) Du 12 septembre au 3 novembre 2012, voir http://www.cine13-theatre.com/

La vidéo d’Italienne scène

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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