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27 avril 2014 7 27 /04 /avril /2014 12:23

Restés sur le Carreau


Par Laura Plas

Les Trois Coups.com


Machine à sous ? Nouveau lieu bobo à la mode que ce nouveau Carreau du temple ? En tout cas, sitôt entré dans ce bel édifice vide, on n’a qu’une envie : en sortir ! Heureusement, une fenêtre s’ouvre sur le quartier et ses habitants. C’est l’œuvre de la Cie Hendrick‑Van‑der‑Zee qui fait rêver à ce que pourrait être le lieu…

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« Portrait Carreau du temple» | © Jérémie Bernaert

Ici, pendant longtemps, on est venu acheter de la France entière ses vêtements – en argot du marché, on parlait de« frusques ». Rumeurs de marché, courses à la sauvette pour trouver chez un concurrent l’article que l’on n’avait pas, marchandages. Il faut désormais l’imaginer, car il n’y a guère plus que les vieux pour raconter tout cela. Et ces derniers ne sont plus nombreux. Le marché aux vêtements, les étals de cuir ont fini par fermer quand les grandes surfaces se sont implantées. D’autres habitants sont arrivés : jeunes, soigneusement négligés, bobos quoi. Ce sont eux qui errent ce soir d’inauguration dans la magnifique halle restaurée du Carreau. Il n’y a pas foule. Évidemment, il faut montrer patte blanche, payer : de quoi décourager le flâneur ou l’habitant désargenté. Et une fois accrédité, reste à suivre un parcours plus que fléché : « Ah, non, on ne sort par ici. Vous contournez le bâtiment ». « Faites le tour, on entre de l’autre côté. » Que reste-t-il alors de la vie, des échanges du marché ?

Mais ne soyons pas trop négatifs. Au moins, grâce au nombre de vigiles, il y a un peu de monde. Et puis ces derniers assurent un peu de mixité sociale. En tout cas, si on veut échapper à la sursonorisation du lieu, on pourra boire un verre au Jules. On n’y rencontrera que des gens comme il faut : ceux qui peuvent payer un thé 4,50 €… En outre, le bâtiment est beau et tendance, comme la gare de Lyon. On viendra en sous-sol y faire du roller (activité à la mode), enfin si on pèse moins de quinze kilos pour ne pas abîmer le sol. Pas de mauvaises odeurs (en fait pas d’odeurs), pas de saveur, pas de couleurs : seulement de belles images de mort (à la mode encore une fois).

Vis-à-vis, vie à vide

Dans cet espace, un côté est occupé par une immense scène où l’Orchestre national de jazz peine à faire entendre sa musique : il faut se mettre des bouchons d’oreilles sans doute pour obtenir le volume adéquat, mais alors comment parler à son voisin ? Dilemme. De l’autre côté, une scène plus petite où l’on peut apprécier le travail de la compagnie Hendrick-Van‑der‑Zee : ouf ! Peut-être était-il question de faire dialoguer les espaces, les arts, les approches ? Mais on a plutôt l’impression que le vis-à-vis est un face-à-face, que deux conceptions de la culture et de son rôle coexistent.

Car le portrait qu’esquisse la compagnie précitée pose de manière frontale des questions cruciales : la culture se réduit-elle à être un nouveau discriminant social ? Qui la fait ? Pourquoi et pour qui ? Quid de l’éducation populaire ? Non seulement, ce portrait nous interroge, mais il fait entendre une réponse forte. De fait, il nous permet de voir des visages et d’écouter des voix. On perçoit celles des artistes entremêlées, pas trafiquées. Surtout, la création rend la parole à ceux qui ont fait et font encore le quartier. Il y a cet homme qui dit que tous sont fils d’Abraham et de Samuel dans un bel éclat de rire, cet ancien cheminot qui fait du soutien scolaire et joue si bien Beckett. On entend aussi cette militante qui se demande pourquoi son association n’a plus été sollicitée au bout d’un certain temps sur les options du nouveau Carreau.

Pourquoi en effet ? Lorsque le directeur du Carreau, Jean‑Luc Baillet s’exprime sur Le Carreau, il rectifie la formule « lieu pour tous ». Ce serait selon lui plutôt un espace dévolu à la diversité… des pratiques. On aurait envie de résumer en paraphrasant le Orwell de la Ferme des animaux : un lieu pour tous, mais pour certains plus que pour d’autres… Or ces autres, justement, chassés par les portes, entrent par les lucarnes de la compagnie Hendrick-Van‑der‑Zee. Celle-ci est en effet allée au-devant des gens : à l’extérieur, sur les paliers. Elle a croqué des portraits qu’encadraient des portes. Elle nous fait ainsi entendre des accents d’Europe de l’Est, du Maghreb, de Chine. Elle retisse le lien avec le monde et le temps aussi puisqu’on découvre de petites histoires enchâssées dans la grande. Le Véld’Hiv, les migrations, la lente agonie de l’activité textile, un éléphant à la poste, une veste en cuir trop grande, c’est cela qui vaut le détour. C’est sans doute avec ces histoires et ces gens que Le Carreau retrouverait son âme. « Alors maintenant, on fait quoi ? » demande la compagnie. Et la question reste suspendue. 

Laura Plas


Portrait Carreau du temple,
de la Cie Hendrick-Van-der-Zee

Cie Hendrick-Van-der-Zee • base 11/19, rue de Bourgogne • 62750 Loos‑en‑Gohelle

03 21 14 24 90

Site : www.hvdz.org

Courriel : contact@hvdz.org

Mise en scène : Guy Alloucherie

Avec : Guy Alloucherie, Jérémie Bernaert, Martine Cendre, Didier Cousin, Marie Delaite, Flora Malan, Vincent Marin,
et tous les habitants autour du Carreau du temple

Le Carreau du temple • 4, rue Eugène-Spuller • 75003 Paris

Métro : ligne 3, arrêt Temple ou lignes 3, 5, 8, 9, 11, arrêt République

Site du théâtre : www.carreaudutemple.eu

Courriel de réservation : billeterie@carreaudutemple.org

Le 26 avril 2014 à partir de 19 h 30 (dans le cadre de la réouverture du Carreau du temple) et le 27 avril 2014 à 20 heures

Durée : 1 heure

Pass samedi : 30 euros

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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