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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Des Grands Ducs plutôt chouettes
Le printemps est de retour, et avec lui les bons petits spectacles, à voir entre amis. « Porte de Montreuil », de Léa Fazer, est de ceux‑là. C’est à Montmartre, dans le théâtre du même nom. Frais et perlé, comme le petit blanc, à boire ensuite au bar d’en face qui curieusement s’appelle « Les Trois Coups ».
La pièce connut un franc succès à sa création, il y a une dizaine d’années, puis fut jouée çà et là,
mais finalement pas tant que ça. C’est une succession de dialogues, apparemment sans queue ni tête, entre deux amis, chacun mû par le besoin de paraître plus savant qu’il n’est, à ses
propres yeux comme à ceux de l’autre. Les bonshommes et leur frime, comme observés par une petite souris tendrement perspicace. Ils sont ainsi faits, semble‑t‑elle nous dire. Le pseudo-savoir
les rassure. Nos deux ignares se livrent donc à un absurde jeu de quizz sur tout et sur rien, chacun secrètement persuadé de sa supériorité.
On songe aux Diablogues de Roland Dubillard, mais aussi au subtil Pour un oui pour un non de Nathalie Sarraute. Derrière l’apparente innocence des propos se cache en effet le spectre de la compétition, raison d’être et moteur de nos sociétés performantes. C’est le premier qui avoue qu’il ne sait pas qui perd. Sa place, quelquefois. Dès lors, il devient décisif de feindre qu’on sait parfaitement à quoi sert un carburateur, combien rapporte une pizzéria, pourquoi les chaussettes finissent par être dépareillées, comment on fait pour aller de la place de la République à la porte de Montreuil, à quoi exactement correspond la formule : E = mc², ce genre de choses.
Christophe Touraud et Rodolphe Delalaine jouent la carte de la tranche de vie. Celle de deux potes se retrouvant, après le boulot, chez l’un d’eux pour causer. Le premier possède les yeux ronds, la gentillesse taquine et le ton bourru du faux naïf. Le second la rondeur un rien suffisante du mouton qui rêve de passer pour un loup. On sent que les deux hommes se fréquentent depuis des années, qu’aucun n’est donc dupe de l’autre. Mais c’est plus fort qu’eux, il faut qu’ils se mentent, s’épatent, se montent des bateaux de plus en plus gros. Au fond, comme tant d’autres, ces deux vieux gars sont restés les petits garçons qu’ils étaient.
Pastiche de la mâle attitude
Comment en viendront-ils ici, de fil en aiguille, à repriser une chaussette avec un vrai œuf glissé dedans, à vouloir s’étrangler l’un l’autre ?… C’est à cette escalade, hilarante mais logique, que nous invitent ces clowns du célibat, de la culture générale et du tapis de bain. À travers leur pastiche de la mâle attitude, ils nous visent et nous touchent. On rit de se retrouver si ressemblants. Qui d’entre nous, en effet, n’a jamais parlé mécanique, sexualité ou économie sur ce ton d’expert ?
La scène, notamment, où les deux hommes jouent les affranchis, mais baissent la voix, pour distinguer la vaginale de la clitoridienne vaut le détour. Comme la conclusion à laquelle nos chers doubles aboutissent, après avoir effectué leur série abracadabrante de calculs de rentabilité à propos de la pizzéria qu’ils devraient ouvrir, s’ils étaient malins. « On a bien fait de ne pas l’ouvrir, cette pizzéria. On allait faire une belle connerie ! » sort l’un d’eux à la fin, soulagé.
Le spectacle gagnerait à être un peu resserré. Bon, c’était la première. Et dans l’ensemble, il convainc par sa finesse, sa bonne humeur et la qualité de ses interprètes. Ils ont pris « Les Grands Ducs » pour nom, ce qui leur va bien. Deux oiseaux, somme toute, plutôt rares. ¶
Olivier Pansieri
Les Trois Coups
Porte de Montreuil, de Léa Fazer
Avec : Christophe Touraud, Rodolphe Delalaine
Photo : Muserolle
Théâtre Montmartre-Galabru • 4, rue de l’Armée‑d’Orient (face au 53, rue Lepic) • 75018 Paris
Réservations : 01 42 23 15 85
Tous les mardis à 20 heures
Durée : 1 h 10
20 € | 14 € | 10 €
« Les Trois Coups », c’est un journal en ligne, bien sûr. Mais c’est aussi une association, qui a besoin d’être soutenue par des adhérents.
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