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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Un album poli et repoli
Après « Meteo Songs » et ses variations climatiques, Guillaume Saint‑James et son Jazzarium sextette nous plongent dans le bouillonnement urbain. « Polis », leur dernier album, chez Plus loin music, explore en dix pages sensibles les climats de nos villes.
Guillaume Saint-James | © D.R.
En près de sept minutes, Balkanik Station nous introduit directement dans l’agitation désordonnée d’une ville méridionale, sa vie et ses couleurs. Cette première pièce démarre en trombe par une sorte de tutti furieux aux accents klezmers, qui semble illustrer son sous‑titre : Tout le monde se croise sans se rencontrer et personne n’écoute !. Le morceau comporte quelques accalmies, notamment un très beau solo de Guillaume Saint‑James lui‑même (saxophone et composition). Elles ne touchent pas cependant l’espèce d’urgence, de fièvre qui semble s’être emparée de la batterie (Christophe Lavergne). Et surtout, elles ne durent pas, et la fin est une sorte de montée du paroxysme. Cette halte urbaine tient plus de la foire que de la cité ordonnée chère à Platon.
Cette joyeuse effervescence (pagaille ?) se retrouve dans les jeux sonores qui ouvrent Pursuit. Coups de klaxon, sirènes d’ambulance, pneus qui dérapent, vrombissements de moteur, toutes ces harmonies (?) imitatives composent un impressionnant paysage de jungle urbaine avant que, là aussi, ne se fasse entendre un chant solitaire bientôt grignoté par la basse et la batterie… Dans Speed for Spike, les mêmes sons évoquent plutôt les concerts qui agrémentent les embouteillages, en opposition à la pulsation des percussions qui évoqueraient la trépidation du monde industriel.
La ligne de saxophone reste dominante
La rupture de ton est totale avec l’introduction au saxophone d’Un papillon pour Maria, superbe méditation quasi élégiaque. L’entrée progressive des autres instruments nous rappelle que ces instants solitaires sont rares et fragiles dans l’univers urbain. Mais la ligne de saxophone reste dominante semblant affirmer que, même dans la foule, l’individu peut encore se faire entendre.
Comme un point d’équilibre, la seconde partie de l’album s’ouvre sur Iruten ari nuzu (« les Fileuses »). Ce traditionnel basque est délicatement interprété en soliste par Didier Ithursarry, à l’accordéon. Cette mélodie est un havre de paix, une oasis de tranquillité trop tôt quittée. Ceux qui restent offre à Ithursarry une nouvelle occasion de s’illustrer dans le même registre après un beau solo de basse mélodique (Jérôme Séguin).
La promenade urbaine semble flâner dans des quartiers périphériques plus calmes, on croit y entendre fugacement un chant d’oiseau, avec Taxi + qui comporte un beau solo de Jean‑Louis Pommier (un historique de Jazzarium) au trombone. Elle s’accélère à la fin du morceau avec l’intervention d’Emmanuel Bex (orgue Hammond B3). Et on est encore dans la ballade et la mélodie avec Rumba Baloo, qui n’a rien à voir avec la grâce un peu gauche du Baloo de Kipling adapté par Disney : belles interventions de Geoffroy Tamisier (trompette) et de Saint‑James lui‑même (saxophone).
Une fin ironique
Cette plongée urbaine s’achève avec Social Climber (Arriviste). Il s’agit d’une fin ironique puisque ce morceau, dont le titre pourrait aussi se comprendre comme « Ascenseur social » – on entend d’ailleurs quelque chose qui pourrait être la sonnette du palier –, se termine, après quelques hoquets, sur une expiration.
Avec Polis, Guillaume Saint‑James nous livre un nouvel opus ambitieux, au son léché par Pierre Bianchi. La frénésie y côtoie la douceur, le sentimental y fraie avec l’humour, la mélodie le dispute au rythme et le talent du compositeur et des interprètes y brille d’un feu singulier. Guillaume Saint‑James en a écrit, sous le titre Mégapolis, une version pour orchestre symphonique et sextette de jazz qu’on est impatient et curieux d’entendre. Ce n’est pas une musique pour paresseux d’oreille, mais l’auditeur est récompensé de son effort d’écoute. En effet, au‑delà du foisonnement et du bouillonnement, qui peuvent donner l’impression d’une certaine confusion, se fait jour un ordre qui est celui de l’humain : cet univers coloré et festif est aussi celui d’une cité que les Grecs ont précisément appelée polis. ¶
Jean-François Picaut
Les Trois Coups
Polis, de Guillaume Saint-James
Un album Plus loin music • 8, rue du 7e-Régiment-d’Artillerie • 35000 Rennes
+33 (0) 223 488 879
Courriel : catherine.saintjames@plusloin.net
Avec : Guillaume Saint‑James (saxophones et composition), Geoffroy Tamisier (trompette), Jean‑Louis Pommier (trombone), Didier Ithursarry (accordéon), Christophe Lavergne (batterie), Jérôme Séguin (basse électro‑acoustique), Ezra (boîte à rythme vocale) pour Start Pilote
Son : Pierre Bianchi
Mégapolis, pour orchestre symphonique et sextette de jazz sera créé le 4 mai 2012 à L’Estran, Guidel (56)
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