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7 janvier 2011 5 07 /01 /janvier /2011 16:18

Courteline et Bergman tombent d’accord

 

Que viennent donc faire Georges Courteline et Ingmar Bergman dans un même spectacle ? Les deux adaptateurs et metteurs en scène, Pierre Maillet et Matthieu Cruciani, sont culottés d’avoir voulu réunir sous le titre « Plus qu’hier et moins que demain » deux auteurs qu’a priori tout oppose. Tout ? Sauf une chose : le thème du couple. Détours, accrocs, explosions… le mélange détonne autant qu’il étonne.

 

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« Plus qu’hier et moins que demain » | © Christian Berthelot

 

Avec la Peur des coups, Courteline n’a d’autre prétention que de tourner en ridicule un ménage autour de la figure du mari un peu trop jaloux. Dans un registre totalement opposé, la trame de Scènes de la vie conjugale est centrée sur les affres du couple et ses déchirements. C’est dire à quel point ces deux auteurs sont aux antipodes : l’un est boulevardier et place ses personnages dans un univers feutré et bourgeois ; l’autre, plus sombre, nous introduit dans une atmosphère étouffante et beaucoup plus réaliste (bien plus proche d’ailleurs d’un Ibsen dans ses interrogations que d’un Courteline). En outre, Bergman n’a pas écrit cette œuvre pour le théâtre. Il en a d’abord fait un téléfilm (tourné en plusieurs épisodes) avant de l’adapter au cinéma. Deux œuvres, deux univers, deux auteurs radicalement différents. Le pari est donc risqué.

 

D’autant plus qu’on s’attendrait à trouver derrière la maxime amoureuse et galvaudée Plus qu’hier et moins que demain une belle histoire à l’eau de rose. Rien de tout cela. Pierre Maillet et Matthieu Cruciani poussent jusqu’au bout la provocation. Ils prennent à rebours un vers (désuet ?) pour faire état du couple et en dresser son procès… verbal ! Plus… de quoi d’ailleurs ? De rencontres, d’unions. Plus ! Toujours plus de disputes aussi… Plus vite, tout de suite. Pas le temps, ça presse. La rupture guette, déjà. Loi de la facilité, de l’ère consommatrice. L’ironie est mordante. On pénètre dans l’intimité du couple… d’aujourd’hui ? De toujours, peut-être. Entre les deux auteurs, l’éventail est assez large pour ne pas y fixer ses préjugés. Ici, le ménage à deux devient multiforme, protéiforme, polymorphe… Qu’importe ! Il reste un couple. Définitivement.

 

Visuellement, rien à jeter

Courteline ouvre le bal. Le choix se tient : mari et femme reviennent d’une soirée costumée. Leur scène de dispute est-elle le point de départ à la longue mais sûre érosion du ménage bergmanien ? Une chose est certaine : les masques tombent. Visuellement, rien à jeter. Un lit gigantesque trône sur la scène. Il en occupe presque toute la largeur. On ne voit d’ailleurs que lui. Il aspire littéralement les comédiens, devenus du coup minuscules. Le contraste est saisissant. Oui, c’est cela… Avec ses draps écarlates, son matelas confortable et ses coussins bien douillets, il est la face visible de leur vie conjugale. Un peu trop d’ailleurs…

 

Et les cinq premières minutes sont époustouflantes. Au lieu de s’en tenir à un Courteline boulevardier et léger, le ton devient acerbe et piquant. David Jeanne-Comello est superbe dans le rôle du mari jaloux. Avec ses airs à la Bébel, il joue à merveille l’époux blessé qui cherche à pourfendre l’amant imaginaire. Du Magnifique ! En permanence sur une corde raide. Émilie Capliez (dans le rôle de la belle) laisse à ce Don Quichotte le soin de brasser du vent à force de débiter ses incohérences. Mais cela ne sent-il pas déjà Bergman à plein nez ? D’un bout à l’autre de la pièce, l’homme est caricaturé et brocardé. Pour autant, le couple de Courteline est revisité avec beaucoup de finesse. D’ailleurs, la femme est plus nuancée (le rôle plus difficile aussi). Dans tous les cas, elle domine et détonne : « J’ai l’intention de me laisser plus violemment approfondir », précise-t-elle. Dans ce ping-pong verbal sans faille, la réplique est tenue avec brio et le jeu rondement mené.

 

Pour rendre compte de ce couple dans tous ses états, une succession de tableaux s’enchaînent au rythme de décors qui se font et se défont. Le plateau devient un acteur à part entière, c’est lui qui relie chaque scène : les coutures scénographiques sont habiles, un vrai tissage de brocart, même si les changements sont parfois un peu longuets. On est aussi admiratif devant l’ingéniosité des accessoires : le lit devient successivement un terrain de badminton, une scène de cabaret, un bureau, un extérieur (une pelouse verte). Et l’on entre dans l’univers de chaque décor avec une facilité déconcertante. Passer de Courteline à Bergman devient presque un jeu d’enfant. Ne nous leurrons pas, la pilule n’était pourtant pas si simple à faire avaler.

 

La palme revient indéniablement à Ronan Bernard

En tout cas, la palme revient indéniablement à la mise en lumière de Ronan Bernard. L’atmosphère rougeoyante (constante) plonge spectateurs et personnages dans un univers nerveux qui électrise autant qu’il dérange. Ici sensuelle, là violente et aveuglante, la lumière rouge est une sorte de vecteur des différents moments de la vie de couple. Elle est aussi ce clignotement récurrent (compte à rebours ?) mis sur le devant de la scène. Comment ne pas y voir un bel hommage à Bergman, dont le film Cris et chuchotements avait été tourné sur fond rouge ?

 

On s’attendrait peut-être à l’évocation rassurante d’un couple. Mais on ressort de là pas plus avancé qu’on ne l’était en arrivant. L’interrogation est permanente, les réponses quasi nulles. Et les comédiens ont beau casser le quatrième mur, les personnages croiser sur scène le regard de quelque technicien, on ne pénètre jamais tout à fait dans ce corps à deux têtes. Ici, on ne peut que rendre compte. C’est là à peu près tout. Et l’homme comme la femme ne sont pas moins démunis, l’incompréhension demeure. L’union peut-elle d’ailleurs être totale, le couple complémentaire ? La scène finale tente de fixer cette image. Désespérément ? Le jeu de lumière est en tout cas superbe. Courteline et Bergman tombent d’accord : les apparences sont trompeuses, et, dans le fond, le corps reste boiteux. Rideau. 

 

Sheila Louinet

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Plus qu’hier et moins que demain, à partir de la Peur des coups, de Courteline et Scènes de la vie conjugale, d’Ingmar Bergman

Cie Théâtre des Lucioles

Adaptation et mise en scène : Pierre Maillet et Matthieu Cruciani

Avec : Émilie Capliez, David Jeanne-Comello et la participation de Matthieu Cruciani

Création costumes : Laure Mahéo

Création lumière : Ronan Bernard

Théâtre Mouffetard • 73, rue Mouffetard • 75005 Paris

Réservations : 01 43 31 11 99

Du 25 novembre 2010 au 15 janvier 2011, du mercredi au samedi à 21 heures, dimanche à 17 heures, relâche les lundi et mardi

24 € | 16 € | 10 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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