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1 avril 2012 7 01 /04 /avril /2012 18:35

Platonov, oui mais…


Par Fabrice Chêne

Les Trois Coups.com


Alexis Armengol et son Théâtre à cru revisitent à leur façon « Platonov », cette œuvre démesurée et protéiforme, jamais achevée, la première pièce écrite par Tchekhov. Une adaptation très actuelle, en partie musicale, qui s’autorise bien des libertés…

Dire que Platonov est une œuvre de jeunesse est peu dire, puisque Tchekhov la rédige alors qu’il est encore au lycée ! Son personnage est un peu plus âgé que son auteur, mais porte la marque de cette immaturité. Brillant, Platonov n’a pourtant pas tenu ses promesses et s’est enterré dans une vie d’instituteur de province. « Il dort plus qu’il ne vit », dit un autre personnage de lui. Asocial, revenu de tout, sa lucidité implacable lui sert à lever les masques de ceux qui l’entourent, et il semble faire le mal par ennui. Marié à Sacha, père d’un petit Kolia, il retrouve Sofia, un amour de jeunesse, qui a elle‑même épousé son ami Serguei. À cela s’ajoute Anna, une jeune veuve depuis toujours éprise de lui…

Pour son adaptation, Alexis Armengol a adopté au moins deux partis pris. D’abord celui de prendre Tchekhov au mot, puisque le titre russe voulu par l’auteur, Bezotsovchtchina, peut se traduire par « Enfants sans pères ». De fait, le metteur en scène ne retient que les sept plus jeunes personnages de la pièce, s’efforçant de donner à voir leur mal‑être et leur révolte – au risque d’oublier les conflits générationnels à l’origine de ladite révolte, et d’amputer le texte d’une dimension… Par ailleurs, et c’est moins ennuyeux, il centre l’action sur les rapports de Platonov avec les femmes, rendant ainsi l’intrigue plus facile à suivre et nous présentant un Platonov plus vrai que nature, sorte d’éternel adolescent indécis et velléitaire.

Ballet de micros

Dans cette mise en scène moderne, la moitié du plateau figure un intérieur intemporel où se déroule l’essentiel du premier acte, l’autre moitié se trouvant hérissée de poteaux amovibles pouvant évoquer une forêt. C’est là que les personnages entameront au deuxième acte une sorte de jeu de cache‑cache, passant d’un pied de micro à l’autre, en un ballet qui tourne un peu au procédé. La démarche d’Alexis Armengol passe en effet par l’amplification (partielle) des voix, et par une instrumentation électrique qui n’est pas sans rappeler le travail de François Orsoni sur les premières pièces de Brecht (en particulier Baal]).

On pourrait a priori douter qu’une version « rock » de Platonov soit le meilleur moyen de traduire l’ennui d’une vie de province, l’enlisement de personnages incapables de modifier leurs destinées, les thèmes déjà si tchekhoviens de cette toute première œuvre. Cependant les compositions de Christophe Rodonisto et l’ambiance sonore très particulière que le musicien installe sur scène se marient assez bien avec cette histoire où les destins bégaient. Il est d’ailleurs très bien soutenu par Camille Trophème (la bonne surprise de ce spectacle), véritablement au four et au moulin puisqu’elle cumule deux rôles (Sacha et Grékova), et le reste du temps s’installe au piano et chante. Ses effets de jupe comme ses harmonies vocales sont très au point.

« Un extraordinaire sale type »

Il faut attendre le troisième acte pour que la mise en scène décolle pour de bon. C’est le moment où Platonov, partagé entre les trois femmes qui l’aiment, promet monts et merveilles à chacune. Alexis Armengol risque ici une superposition audacieuse des trois dialogues, accélérant le rythme et faisant monter de plusieurs crans la tension dramatique. On en retient la vision d’un Platonov au centre de toutes les passions, transformé en une sorte de Don Juan passif et étrangement indifférent à ce qui se passe, énigme qu’aucune des trois femmes ne parvient à résoudre et qui fait leur malheur à toutes les trois.

Alexandre Le Nours, chargé d’incarner cet « extraordinaire sale type » qui déçoit et séduit en même temps, a certes le charme un peu flottant du personnage. Peut‑être lui manque‑t‑il un peu de cette force négative qui devrait inquiéter autant que fasciner. De sorte que, parvenu à ce stade, on se surprend à se demander ce que toutes ces jeunes femmes trouvent à un être aussi terne. Même impression d’inachevé, mais voulue celle‑là, lorsque le metteur en scène précipite, pour ne pas dire escamote, le dernier acte, interprété pour l’essentiel au micro, tandis que d’autres comédiens, au fond du plateau, miment le dénouement mélodramatique de cette pièce que Tchekhov n’a pas su finir. 

Fabrice Chêne


Platonov mais…, d’après Anton Tchekhov

Traduction : Françoise Morvan et André Markowicz (éditions Solitaires intempestifs)

Compagnie Théâtre à cru

Adaptation et mise en scène : Alexis Armengol

Avec : Stéphane Gasc, Céline Langlois/Valérie Moinet, Alexandre Le Nours, Édith Mérieau, Christophe Rodomisto, Laurent Seran‑Keller, Camille Trophème

Son : Stéphane Bayoux

Lumière : François Blet

Costumes : Audrey Gendre et Linda Bocquel

Scénographie : James Bouquard

Théâtre de l’Aquarium • la Cartoucherie, route du Champ‑de‑Manœuvres • 75012 Paris

Métro : Château-de-Vincennes (+ navette gratuite)

Réservations : 01 43 74 99 61

www.theatredelaquarium.com

Du 23 mars au 15 avril 2012, du mardi au samedi à 20 h 30, le dimanche à 16 heures

Durée : 2 heures

20 € | 14 € | 12 € | 10 €

Rencontre avec l’équipe artistique : vendredi 30 mars 2012 à l’issue du spectacle

Atelier-brunch d’écriture avec André Markowicz, traducteur, dimanche 1er avril 2012, de 11 heures à 15 heures

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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