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28 novembre 2014 5 28 /11 /novembre /2014 20:15

Ils s’amusent comme on se noie


Par Trina Mounier

Les Trois Coups.com


Il n’a que 18 ans lorsqu’il écrit « Platonov », et pourtant Tchekhov signe ici une œuvre crépusculaire que Rodolphe Dana met en scène avec la passion vivifiante d’un « possédé ».

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« Platonov » | © Jean-Louis Fernandez

Dans un domaine qui témoigne de sa splendeur passée, retirée à la campagne, une jeune veuve, Anna Petrovna, reçoit une dernière fois : les petits propriétaires du coin, un colonel à la retraite qui lui propose d’acheter à la fois sa personne et ses dettes, l’instituteur du village, Platonov, délicieusement scandaleux et provocateur, épouseur à toutes mains, mais encore ceux qui s’invitent là car la table est bonne et la porte ouverte. Tout un groupe qui gravite autour d’elle, parce qu’elle est belle, Anna Petrovna, et dans la fleur de l’âge, et libre. Et plus que tout, elle aime jouer, rire, s’amuser, séduire aussi… et tous, ici, ont autant envie de s’étourdir. C’est toute une société miniature en raccourci : des hommes, leurs épouses, des fils et leurs pères, des riches et des pauvres, des jeunes et des vieux.

À travers tout ce petit monde dont il brosse à grands traits les portraits, Tchekhov met en scène les tensions entre les sexes, entre les générations, entre les classes sociales, évoque les nouvelles conceptions révolutionnaires qui affleurent dans tout ce pourrissement. Tous les thèmes plus tard développés par l’écrivain sont concentrés et enchevêtrés, dans un texte un peu brouillon, bouillonnant et débordant d’idées. Mais c’est aussi ce qui lui confère une impression d’urgence, sa vigueur et sa jeunesse. On y trouve également cette âme russe faite d’excès, de nonchalance, de culpabilité narcissique, de religiosité, ce romantisme échevelé qui rappelle l’auteur des Possédés, nom du collectif qui interprète la pièce. La puissance de l’œuvre et son caractère contemporain, sa vivacité, relèvent beaucoup de la traduction formidable qu’André Markowicz et Françoise Morvan ont travaillée et retravaillée au plus près des acteurs, avec eux et pour eux, au fil des répétitions.

L’élégance du désespoir

Les douze comédiens du collectif sont déjà en scène lorsque le public entre dans la salle. Ils y resteront peu ou prou durant les trois heures et demie du spectacle. Le plateau est pratiquement nu, juste encombré d’objets disparates, un fauteuil que les vieillards occuperont à tour de rôle, une table d’échecs… Puis, tout l’art de la créatrice lumières : Valérie Sigward dessinera un jardin en arrière-plan sur la magnifique toile peinte tombée des cintres… Dans la dernière partie, un amas de papiers et un tas de chaises exprimeront la précipitation d’un départ, l’abandon et la fuite. Il faut dire que le décor s’en est allé avec le faste et les convenances bourgeoises.

Dans les deux premiers actes règne une légèreté à la fois artificielle et révélatrice qui n’est pas sans faire penser au Songe d’une nuit d’été : aucune conversation n’est suivie, on rit, on saute du coq-à-l’âne, on s’invective et surtout, on boit comme des trous. L’essentiel est d’oublier. Que la mort est proche, que les amours sont précaires, les hommes volages, les soucis d’argent prégnants. On s’ennuie ferme et l’on attend Platonov, ce « Hamlet local » qui trimballe sa beauté ténébreuse, son cynisme et son désespoir si excitants. Par les dissonances qu’il introduit, la vie s’immisce. Et tout le poids de cette attente passe en un clin d’œil tant la mise en scène est vigoureuse.

Dans la seconde partie, au milieu d’un décor chaotique de fin de règne, le drame se cristallisera : toutes les lâchetés, tous les mensonges, toutes les vilenies ressortiront comme autant de chancres. Platonov apparaîtra pour ce qu’il est : un homme qui joue de son charme pour cacher sa couardise, son incapacité à aimer, un don Juan sans envergure, et il va le payer de sa vie.

Une Anna Petrovna sensuelle et joyeuse

Rodolphe Dana prête à Platonov une complexité et une densité composées de provocation et de séduction. Différent, il divertit et attire. Venimeux, il irrite et fait sourire. Derrière lui traîne comme un parfum de mort. Quant à Emmanuelle Devos, elle incarne une Anna Petrovna sensuelle et joyeuse qui dissimule son amertume et son inquiétude sous le masque de la vie, qui s’amuse comme on se noie. On lui découvre ici une réelle présence. Elle semble avoir toujours fait partie de ce collectif, dans lequel elle se fond.

Ce n’est pas la moindre richesse de ce spectacle que d’évoquer pêle-mêle tant de grands écrivains, tant de grands auteurs de théâtre, mais légèrement, de manière subtile, fugace, presque intime, comme si ces références pouvaient s’adapter à la subjectivité de chacun. Du grand, du bel art dramatique, intense, énergique, juvénile, émouvant. 

Trina Mounier


Autres articles sur Les Possédés :

« Bullet Park », d’après John Cheever (critique), Théâtre de la Bastille à Paris

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Platonov, d’Anton Tchekhov

Collectif Les Possédés • Le 39 • 39, rue Faidherbe • 75011 Paris

Claire-Lise Bouchon, administratrice

clairelise.bouchon@lespossedes.fr

Création collective dirigée par Rodolphe Dana

Traduction : André Markowicz, Françoise Morvan

Adaptation : Rodolphe Dana, Katja Hunsinger

Avec : Yves Arnault, Julien Chavrial, David Clavel, Rodolphe Dana, Emmanuelle Devos, Françoise Gazio, Antoine Kahan, Katja Hunsinger, émilie Lafarge, Nadir Legrand, Christophe Paou, Marie‑Hélène Roig

Assistant à la mise en scène : Inès Cassigneul

Scénographie : Katrijn Baeten, Saskia Louwaard

Créateur lumières : Valérie Sigward

Créateur costumes : Sara Bartesaghi Gallo

Production : collectif Les Possédés

Coproduction : Théâtre de Nîmes ; Théâtre Jean-Lurçat à Aubusson ; La Colline à Paris ; La Comédie de Clermont-Ferrand ; Le Bateau-Feu à Dunkerque ; Les Célestins à Lyon ; Le Grand T à Nantes ; L’équinoxe à Châteauroux ; Théâtre Olympia à Tours ; MA à Montbéliard ; Théâtre de Rungis ; La Passerelle à Gap ; Théâtre Firmin-Gémier - La Piscine

Avec le soutien de la S.P.E.D.I.D.A.M. et du fonds d’insertion de l’E.S.T.B.A.

Le collectif Les Possédés bénéficie du soutien de la direction régionale des affaires culturelles d’Île-de-France, ministère de la Culture et de la Communication

Le collectif Les Possédés est associé à la Ferme du buisson, scène nationale de Marne-la-Vallée, à la scène nationale d’Aubusson-Théâtre Jean‑Lurçat et au Théâtre de Nîmes

Les Célestins • 4, rue Charles-Dullin • 69002 Lyon

Réservations : 04 72 77 40 40

www.celestins-lyon.org

Du 25 novembre au 5 décembre 2014, à 20 heures, le dimanche à 16 heures, relâche les lundis

Durée : 3 h 30 avec entracte

35 € | 31 € | 20 € | 18 € | 17 € | 15 € | 10 € | 9 €

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Publié par Les Trois Coups - dans Rhône-Alpes | 2014-2015
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