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15 avril 2013 1 15 /04 /avril /2013 10:26

Trouble jeu


Par Vincent Morch

Les Trois Coups.com


Créée pour la première fois en mars 2011 à La Folie Théâtre, l’adaptation de « Pierre et Jean », de Guy de Maupassant, par la compagnie « Guépard échappée » pose ses tréteaux pendant trois mois au Lucernaire. Bien écrite, servie par une mise en scène inventive et des acteurs talentueux, cette pièce angoissante mérite que l’on s’y arrête.

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« Pierre et Jean » | © Fabrice Dimier

Monsieur Roland est un brave bourgeois. Ancien bijoutier parisien amoureux de la mer, il a quitté la capitale, accompagné de sa femme, pour assouvir sa passion sur les côtes normandes. Ses deux fils, Pierre, l’aîné, médecin, et Jean, le cadet, avocat, sont aussi différents qu’il est possible de l’être : le premier est brun, emporté et rancunier, le second est blond, calme et doux. Ils forment, en apparence, une famille banale et sans histoire. Or, un beau jour, un notaire frappe à leur porte : Jean hérite de toute la fortune d’un ami de la famille, Léon Maréchal… Toute la fortune, sans que Pierre en touche un centime. Pierre, d’abord ulcéré, commence à se poser des questions…

Pierre et Jean a le goût des embruns. Son intrigue se déroule au Havre, encadrée par une partie de pêche en mer et par le départ d’un paquebot vers New York. Vica Zagreba s’est attachée à restituer cette atmosphère maritime avec un soin constant, auquel s’ajoute, dans la scène inaugurale, une once de malice. Les personnages y sont regroupés autour d’un tonneau planté d’un drapeau rouge et font mine d’être ballottés par le tangage rapide des petits esquifs. Au bout de quelques minutes, le spectateur commence à ressentir un léger mal de mer… Les cris de mouettes, les bruits de ressacs scandent la pièce. Sur les docks, un matelot s’adonne à des activités louches.

Pourtant, le moins que l’on puisse dire est que, malgré ces suggestions sensorielles iodées, les poumons ont du mal à s’ouvrir. Au fur et à mesure que l’intrigue avance, que Pierre comprend la raison de cet héritage surprise et que Jean révèle une nature à la dureté insoupçonnée, l’air semble se raréfier. Certes, les aspirations de cette famille bourgeoise provinciale n’étaient guère, dès l’origine, très élevées. Mais l’accroissement continu de la tension entre les deux frères finit par mettre en miettes les apparences d’une réalité bien ordonnée. L’angoisse monte, insidieuse : et si c’était moi, le reflet de mon double dans le miroir ?

Qui, de moi ou de lui, est vraiment l’original ? Et s’il essayait de prendre ma place, que se passerait-il ? La fin de la pièce, si abrupte qu’elle en est déroutante pour le spectateur, le laisse comme abandonné sur une plage après un naufrage. Il se retrouve seul, dans le vide, sans même pouvoir se raccrocher à la noblesse d’une fin tragique… Je suis sorti de la salle avec une boule au ventre.

La première clé de cette réussite est la fidélité avec laquelle le texte de Maupassant a été adapté. Peut-être même certaines scènes au début (sur le bateau, avec le notaire et avec Marowsko) auraient-elles mérité d’être encore allégées. La mise en scène de Vica Zagreba excelle à instiller dans la trame réaliste et banale de cette affaire d’héritage des embardées d’ironie et de subtile démence. Élément essentiel de cette polyphonie, un narrateur (joué par Sébastien Rajon) interrompt régulièrement le déroulement du récit pour présenter les personnages, livrer leurs réflexions intérieures, faire des commentaires sur l’action. En révélant au spectateur l’envers du décor, ces arrêts sur image soutiennent son intérêt. Autre exemple : au moment où Pierre se met à douter de ses liens familiaux, pour signifier que son monde commence à se fissurer Vica Zagreba le met en face des autres acteurs, groupés et immobiles, les visages recouverts de masques blancs et interchangeables. Une idée simple mais qui, travaillée avec de bonnes lumières, donne un effet saisissant.

Nicolas Martzel campe un Pierre torturé à souhait, qui devient, au fil de la pièce, de plus en plus touchant. Régis Bocquet maîtrise quant à lui parfaitement le chemin inverse. La scène de la confrontation entre les deux frères, à la fin de la pièce, leur permet de donner toute la mesure de l’intensité et de la justesse de leur jeu. Le reste de la distribution est au diapason des deux rôles-titres, mais je dois avouer que j’ai particulièrement apprécié la façon dont Vahid Abay joue l’aveuglement sidéral de ce bon Monsieur Roland…

Pierre et Jean est une bonne adaptation de l’œuvre de Maupassant. Si elle a un défaut (qu’il est heureusement possible de corriger), c’est l’heure de sa programmation (18 h 30) : elle la prive sans doute d’une partie du public qui serait désireuse de la découvrir. 

Vincent Morch


Pierre et Jean, de Guy de Maupassant

Adaptation et mise en scène : Vica Zagreba

Avec : Vahid Abay, Guillaume Bienvenu ou Nicolas Martzel, Régis Bocquet, Franka Hoareau, Laure Portier, Sébastien Rajon

Création lumière : Jérémy Riou

Scénographie : Alice Gervaise

Costumes : Laurence Barrès

Musique : Kirill Zaborov

Régie : Jérémy Riou

Le Lucernaire • 53, rue Notre-Dame-des-Champs • 75006 Paris

Réservations : 01 45 44 57 34

Du 3 avril au 8 juin 2013, du mardi au samedi à 18 h 30

Durée : 1 h 15

25 € | 20 € | 15 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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