Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
21 mars 2014 5 21 /03 /mars /2014 21:24

Une « Phèdre » baroque


Par Léna Martinelli

Les Trois Coups.com


Quand la passion mène à la destruction… Christophe Rauck nous convie au cœur de la langue de Racine pour un fabuleux voyage dans le temps.

phedre-615-2 anne-nordmann

« Phèdre » | © Anne Nordmann

Après le Mariage de Figaro et les Serments indiscrets, Christophe Rauck continue à visiter les œuvres du répertoire avec Phèdre, chef-d’œuvre de la tragédie classique qui puise sa source tumultueuse dans la mythologie grecque. L’épouse de Thésée, roi d’Athènes, attend son retour, mais elle souffre d’un mal qui la ronge : l’amour secret qu’elle voue à son beau-fils, Hippolyte, lequel en aime une autre. En plus, l’héritière des ennemis ! Pensant Thésée mort, Phèdre avoue son amour coupable, mais, coup de théâtre, son mari revient de son lointain voyage. Deux hommes, deux femmes, et des désirs qui déraillent. Mensonges et trahisons. Voilà tous les ingrédients pour précipiter les personnages au bord du gouffre. La jalousie dévoratrice de Phèdre et la fureur de son époux trahi mènent à l’inéluctable. Comme dans toute tragédie.

Mais ce n’est pas n’importe quelle tragédie ! Pour Christophe Rauck, « Racine est un chirurgien de l’âme humaine, de ce qui fait vibrer l’être au plus profond de lui-même ». Auscultant les corps et les cœurs, le metteur en scène offre une vision abrupte – sauvage même – loin des visions larmoyantes du xixe siècle. Ici, les corps s’attirent avec ardeur, s’affrontent, se rejettent avec violence, libérant les monstres qui sommeillent en eux. « Phèdre n’est ni tout à fait coupable, ni tout à fait innocente », précise Racine dans sa préface. Instrument du chaos, l’héroïne est en effet aussi victime de la colère des dieux qui l’ont maudite et condamnée à souffrir d’amour.

Contrôler les pulsions

Phèdre, une femme sous influence ? Christophe Rauck creuse justement cette question de la responsabilité et du libre arbitre que Racine a traitée bien avant Freud. Il a été sensible à la construction psychologique des personnages. Le dialogue entre le vice et la vertu, la passion et la raison, se traduit ici par un surmoi qui tente de contrôler les pulsions. D’où le sentiment de culpabilité qui ronge Phèdre. Même Thésée, prisonnier de sa fonction, apparaît comme dépressif. Exaltés, les héros apparaissent finalement dans toute leur fragilité.

Christophe Rauck fait fi du cadre de la forme classique pour proposer une vision résolument baroque. Il retient la musicalité des alexandrins, en faisant d’ailleurs magnifiquement entendre le texte, propose de très belles idées de mise en scène, mêlant l’archaïque et le poétique. Genres et époques se télescopent, autant dans les costumes que dans les décors. Côté jardin, un enchevêtrement d’armures compose une sculpture impressionnante. Côté cour, les appartements débordent sur la salle. D’immenses détails de tapisseries, des faux-semblants de palais, des lustres imposants et d’innombrables fauteuils nous font voyager entre conte et réalité.

Impressionnant et grotesque

Comme la scénographie, le réel est disloqué, et les personnages jonglent avec des lois physiques et morales qui défient l’entendement. Ainsi, souligné, l’excès confine parfois au grotesque. Dès sa spectaculaire entrée en scène, la démesure de Thésée mène au ridicule. Les costumes qui lui sont dévolus – armure bruyante et peau d’ours – font rire. À la puissance légendaire du monarque répondent ses obsessions, tandis que les doutes de son épouse se transforment en une logorrhée infernale, celle d’une Phèdre décalée, vacillante, sous médicaments.

Cécile Garcia-Fogel est d’ailleurs époustouflante, que ce soit par ses variations de voix ou son travail corporel. Elle rumine littéralement son malheur, fouille, creuse, ménage des espaces de jeu fondés sur des ruptures de ton. Elle étire la parole comme ses membres, graciles, qui expriment, presque à fleur de peau, cette si déchirante blessure d’amour. Mais tel un serpent qui chercherait à hypnotiser sa proie, elle ne sauve pas la Phèdre manipulatrice. Elle est tour à tour séduisante, écorchée vive, effrayante.

Précise, la direction d’acteur permet bien de mettre en valeur le talent de chacun, tout en servant cette écriture ciselée. Pas facile de toujours suivre le texte, mais les partis pris radicaux de mise en scène et le remarquable travail dramaturgique font ressortir la modernité de ce classique. Et en abordant de la sorte ce qui fonde les relations humaines (l’amour face à la société, la faute, l’immoralité, le bonheur, le pouvoir), cette pièce nous devient presque intime. 

Léna Martinelli


Phèdre, de Jean Racine

Mise en scène : Christophe Rauck

Avec : Camille Cobbi, Cécile Garcia-Fogel, Flore Lefebvre des Noëttes, Nada Strancar, Pierre‑François Garel, Julien Roy, Olivier Werner

Dramaturgie : Leslie Six

Scénographie : Aurélie Thomas

Lumière : Olivier Oudiou

Costumes : Coralie Sanvoisin

Assistante et réalisation des costumes : Peggy Sturm

Son : David Geffard

Collaboratrice chorégraphie : Claire Richard

Création et réalisation masque : Judith Dubois

Photo : © Anne Nordmann

Théâtre Gérard-Philipe • salle Roger-Blin • 59, boulevard Jules‑Guesde • 93200 Saint-Denis

Réservations : 01 48 13 70 00

Site du théâtre : www.theatregerardphilipe.com

Du 6 mars au 6 avril 2014, lundi, jeudi, vendredi à 20 heures, samedi à 18 heures, dimanche à 16 heures, relâche le mardi et le mercredi

Durée : 2 heures

22 € | 16 € | 11 € | 6 €

Autour du spectacle :

– samedi 5 avril, à partir de 16 heures : un après-midi en famille au théâtre

Tournée :

– Théâtre des Célestins à Lyon du 8 au 17 octobre 2014

– Théâtre du Nord à Lille du 5 au 23 novembre 2014

– Le Parvis, scène nationale Tarbes-Pyrénées les 28 et 29 novembre 2014

– Espace Jean-Lurçat, Juvisy-sur-Orge le 3 décembre 2014

Partager cet article

Repost 0
Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
commenter cet article

commentaires

Rechercher