Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
30 septembre 2013 1 30 /09 /septembre /2013 22:33

« L’homme aime sa détresse. »


Par Fabrice Chêne

Les Trois Coups.com


Adaptant pour la scène l’un des premiers romans de Thomas Bernhard, Krystian Lupa s’en émancipe non sans audace et livre une proposition théâtrale assez vertigineuse en forme de fresque sur la condition humaine.

perturbation-615 elisabeth-carecchio

« Perturbation » | © Élisabeth Carecchio

Après les pièces, les romans : il semblerait que les metteurs en scène européens n’en aient jamais fini avec Thomas Bernhard. Le Théâtre de la Colline consacre ainsi l’ouverture de sa saison à deux œuvres majeures de l’auteur autrichien. Après la reprise de Des arbres à abattre, mis en scène par Claude Duparfait et Célie Pauthe, voici Perturbation, deuxième spectacle en français du grand metteur en scène polonais Krystian Lupa. Un spectacle fleuve (près de cinq heures, en comptant les deux entractes) en forme de triptyque, qui fait évènement en cette rentrée théâtrale en réunissant sur le même plateau quelques-uns des meilleurs comédiens de la scène française actuelle.

Au début de Perturbation, un adolescent, qui est aussi le narrateur de l’histoire, accompagne son père dans ses visites de médecin de campagne. Il apparaît vite que le projet de Bernhard est de retourner comme un gant le roman d’apprentissage : car ce n’est pas à la vie en société que le jeune homme s’initie, pas plus qu’à l’amour. Ce qu’il découvre, dans ces maisons isolées de la campagne autrichienne, c’est la déréliction des êtres, malades de leur propre solitude, de leurs manies et de leurs folies, malades de la vie, pour laquelle il n’y a pas de remède. Et cette déréliction, cette solitude, l’auteur autrichien les dit à sa manière, avec ce ton unique, dénué de révolte comme de compassion, avec son regard à lui qui est celui, neutre, du constat.

Dispositif ingénieux

Cette détresse qui pour Bernhard fait le fond de l’être, Krystian Lupa, fidèle dans un premier temps à l’esprit comme à la lettre du roman, a choisi de la montrer lui aussi sans ostentation, dans toute sa nudité. Pour ce faire, le metteur en scène a élaboré un dispositif scénique ingénieux. Les parois latérales du décor se déploient pour dessiner des espaces privés bordés de rouge : les chambres des patients visités. Nous sommes dans l’intimité douloureuse des malades et de leurs proches – des scènes parfois terribles, comme celle où une jeune fille (Mélodie Richard) veille son frère paralytique. À d’autres moments, le médecin et son fils sont filmés en vidéo en gros plan dans leur voiture, traversant une campagne oppressante. Jean-Charles Dumay, dans le rôle du père, propose une belle composition : attentif, jamais blasé, les yeux grands ouverts sur la noirceur du monde.

La deuxième partie s’ouvre sur un tout autre décor : l’intérieur du château du prince Saurau, dont le monologue occupe toute la seconde moitié du roman. Un château qui est d’ailleurs un lieu de théâtre, puisque une pièce y est donnée une fois l’an, vestige d’un passé artistique glorieux. Un Thierry Bosc méconnaissable et assez grandiose dans son costume à dominante rouge endosse le rôle du prince. Son personnage de solitaire misanthrope, l’un des premiers d’une longue série de personnages bernhardiens, se livre à un monologue teinté d’un humour désespéré. Un humour accentué par la mise en scène, qui là encore se fait inventive. C’est une leçon de théâtre que donne Lupa, en montrant comment des comédiens dont les personnages sont devenus muets – le médecin et son fils réduits au statut d’auditeurs – peuvent continuer à exister sur le plateau.

Jamais vu

C’est arrivé à ce point, lorsque le spectateur croit avoir tout vu, que le metteur en scène, avec un art du contre-pied, le surprend encore. Les romans de Bernhard sont des univers essentiellement masculins : dans Perturbation, les deux sœurs et les deux filles du prince ne sont que des silhouettes distantes, à peine mentionnées. Lupa, jamais à cours d’audace, choisit de leur donner chair, et leur donne aussi la parole par la même occasion. Les chambres latérales se déploient à nouveau, et soudain c’est comme si les personnages sortaient du roman et se mettaient à improviser. Effet saisissant. Le public se retrouve à espionner pendant près d’une heure deux dialogues simultanés : les sœurs du prince (Valérie Dréville et Catherine Sée) d’un côté, et ses deux filles (Mélodie Richard et Lola Riccaboni) de l’autre… Du jamais vu.

En s’émancipant ainsi du roman de Bernhard, le spectacle perd en unité de ton, mais y gagne, sans doute, sur le plan théâtral. Le spectateur est cependant partagé, car ces dialogues ajoutés ne peuvent rivaliser avec le texte original. Le roman est tiré vers un portrait de famille certes intéressant, mais qui déplace le propos du romancier. Et si Lupa ne s’éloigne du texte de Bernhard que pour mieux y revenir, certains dans le public auront peut-être décroché avant. D’autant que d’un point de vue technique, le travail n’est pas irréprochable. D’une part, le choix d’une parole la moins théâtrale possible se défend, mais les micros suspendus ne remplissent pas leur office, ce qui nuit à la qualité de l’écoute. D’autre part, les spectateurs situés côté cour auront eu pendant une heure en pleine figure un projecteur reflété par un miroir. Dommage. 

Fabrice Chêne


Voir aussi Minetti, m.e.s. André Engel, critique d’Olivier Pansieri.

Voir aussi Minetti, m.e.s. Patrick Michaëllis et Guy Lavigerie, critique d’Olivier Pansieri.

Voir aussi Minetti, m.e.s. André Engel, critique de Sarah Elghazi.

Voir aussi Extinction, critique de Guy Samama.

Voir aussi Comida alemana, critique de Trina Mounier.

Voir aussi le Président, critique de Trina Mounier.

Voir aussi le Président, critique de Maud Sérusclat-Natale.

Voir aussi Thomas Bernhard, un rescapé, critique de Vincent Cambier.

Voir aussi le Mois de Marie, critique d’Audrey Chazelle.

Voir aussi Minetti, m.e.s. Gerold Schumann, critique de Lorène de Bonnay.

Voir aussi Simplement compliqué, critique de Maud Dubief.


Perturbation, de Thomas Bernhard

Traduction : Bernard Kreiss (éditions Gallimard)

Mise en scène, scénographie, lumière : Krystian Lupa

Avec : John Arnold, Thierry Bosc, Valérie Dréville, Jean‑Charles Dumay, Pierre‑François Garel, Lola Riccaboni, Mélodie Richard, Matthieu Sampeur, Anne Sée, Grégoire Tachnakian

Costumes : Piotr Skiba

Collaborateur artistique : Łukasz Twarkowski

Interprète : Mariola Odzimkowska

Son : Frédéric Morier

Vidéo : Karol Rakowski

Assistant vidéo : Giuseppe Greco

La Colline • 15, rue Malte-Brun • 75020 Paris

Métro : Gambetta

Réservations : 01 44 62 52 52

www.colline.fr

Du 27 septembre au 25 octobre 2013, du mardi au samedi à 19 h 30, le dimanche à 15 h 30

Durée : 4 h 45

29 € | 24 € | 14 €

Projection du film Kalkwerk (la Plâtrière), 1992, d’après le spectacle adapté du roman de Thomas Bernhard, mis en scène par Krystian Lupa, réalisation Stanislaw Zajaczkowski, lundi 7 octobre à 20 h 30

Tournée :

– La Comédie de Clermont-Ferrand, du 13 au 14 novembre 2013

– Festival Automne en Normandie, Scène nationale de Petit-Quevilly, du 18 au 19 novembre 2013

– Les Célestins, Lyon, du 3 au 7 décembre 2013

– C.D.N., Orléans, du 18 au 19 décembre 2013

Partager cet article

Repost 0
Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
commenter cet article

commentaires

Rechercher