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17 mars 2013 7 17 /03 /mars /2013 17:05

Autopunition


Par Michel Dieuaide

Les Trois Coups.com


Détonante rencontre au Théâtre Les Ateliers à Lyon entre Marius von Mayenburg, l’auteur de « Perplexe », pièce écrite en 2010, Gilles Chavassieux, metteur en scène, et le collectif Ildi!Eldi. Une véritable gageure pour le spectateur de tenter de faire son chemin à travers une œuvre obsédée par la destruction des valeurs bourgeoises du couple et taraudée par tout ce qui irrite, agace l’auteur dans notre société en crise. Charivari assuré.

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« Perplexe » | © David Anémian

Au début ou à la fin, mais peu importe puisque ça finit comme ça commence, quatre personnages dans le désordre d’un loft plutôt squat. De retour de vacances, un couple retrouve chez lui le couple d’amis qui gardait sa maison. Rapidement, sur un rythme saccadé, voire frénétique, se succèdent pêle-mêle des situations du quotidien (courrier accumulé, pannes de courant, factures impayées, ordures restées en plan) exprimées dans un langage stéréotypé. Puis chacun semble animé d’un désir d’évasion – pas celui des vacances – de soi. Des déguisements puisés dans une grande penderie feront l’affaire pour représenter un officier nazi, un élan, un skieur, un Viking, un volcan. Mais cela ne suffit pas. S’évader de soi conduit les protagonistes à remettre en cause leur identité affective et sexuelle. Les couples explosent. Les hommes surtout, dont l’un retombe en enfance… puis les deux s’accouplent. Pour les femmes, qui ont quitté la scène pour préparer des cocktails, on ne sait pas. Plus tard, le quatuor à nouveau réuni aborde confusément des diatribes poético-philosophiques. De loufoques, les relations deviennent par instant hystériques. Un à un, les personnages craquent parce qu’il semble que nos sociétés déclinantes ne débouchent sur rien d’autre que la perplexité de vivre. Pause.

Au début ou à la fin, mais peu importe puisque ça finit comme ça commence, quatre comédiens dans le foutoir d’une salle de répétition plutôt sinistre. À l’entrée du public, ils sont là, conversent entre eux, font des mouvements d’assouplissement, regardent les spectateurs. Ils s’appellent Sophie, Jeanne, Antoine et François. Ce sont leurs vrais prénoms, qui sont aussi ceux de leurs personnages. De situation en situation, et tout au long de la représentation, ils vont interrompre le déroulement du spectacle pour s’interroger sur le théâtre et sur leur relation avec l’auditoire. Tantôt ils jouent, tantôt ils questionnent la théâtralité, tantôt ils ne font rien du tout. Comme ils sont sérieux dans leur travail de comédien, ils interprètent tout le texte et même les didascalies. On ne les entend pas toujours, mais ils savent aussi chanter. À l’évidence, Sophie, Jeanne, Antoine et François ont des problèmes avec leur métier. Les costumes sont malmenés, les accessoires balancés ou écrabouillés, les éclairages dérangés, les esquisses de personnages mises au rebut. C’est tout.

Suffisance

Il serait vain d’en vouloir à Gilles Chavassieux, metteur en scène expérimenté et grand découvreur de textes dramatiques contemporains. Tout aussi vain de reprocher à l’impétueux et inventif collectif Ildi!Eldi de s’être trompé. Certes, leur mariage a quelque chose d’hybride, mais qui pourrait mettre en cause un désir commun d’additionner des forces créatrices ?

En revanche, Marius von Mayenburg mérite une belle fessée pour avoir écrit ces « Jeux de la baise et du bizarre ». N’est pas Büchner ou Ionesco qui veut ! Son travail de destruction du théâtre, de déconstruction du langage, de décomposition de l’interprétation, s’autopunit. Le jeune et brillant auteur, dramaturge, metteur en scène de la Schaubühne de Berlin épuise jusqu’à les rendre ringardes ses intentions de provoquer. Il y a saturation à voir pour la énième fois une écriture théâtrale imbue d’elle-même, dont la désinvolture méprise le public. Perplexe s’achève sur une émouvante berceuse chantée a cappella qui permet de rentrer chez soi, apaisé, et de commencer en douceur le travail de deuil de tout ce qui a précédé. 

Michel Dieuaide


Perplexe, de Marius von Mayenburg

Traduction Hélène Mauler et René Zahnd

L’Arche est éditeur et agent théâtral du texte représenté

Avec : Jeanne Brouaye, Sophie Cattani, Antoine Oppenheim et François Sabourin

Musique : Jean-Louis Delorme

Lumière : Ludovic Bouaud

Costumes : Pauline Juille

Accessoires : Christian Allamanno

Production déléguée : Théâtre Les Ateliers

Coproduction : collectif Ildi!Eldi

Théâtre Les Ateliers • 5 rue du Petit-David • 69002 Lyon

Tél. 04 78 37 46 30

Site : http://www.theatrelesateliers-lyon.com

Courriel : contact@theatrelesateliers-lyon.com

Durée : 1 h 15

Du 12 au 28 mars 2013, du mardi au samedi à 20 heures

Tarifs : 20 € | 18 € | 14 € | 10 €

Le Théâtre Les Ateliers est subventionné par le ministère de la Culture-D.R.A.C. Rhône-Alpes, le conseil général du Rhône, la ville de Lyon, la région Rhône-Alpes, et reçoit le soutien de l’O.N.D.A.

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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