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31 mai 2010 1 31 /05 /mai /2010 16:17

Pascal Rico, du bout
du rouleau au Bout-du-Monde


Par Cédric Enjalbert

Les Trois Coups.com


Passé du théâtre de la rue à celui de l’Opprimé, et du Théâtre de l’Opprimé à celui du Bout-du-Monde, Pascal Rico, clochard il y a quinze ans, est aujourd’hui acteur et formateur. Cet « homme heureux » interprétait un détonant Bottom dans « le Songe d’une nuit de mai », qui vient d’être monté avec succès à Nanterre.

« L’homme qui entreprendra d’expliquer ce songe n’est qu’un âne… » Pascal Rico dans la peau de Bottom rayonne en lançant cette mise en garde dans le Songe d’une nuit de mai, d’après Shakespeare. Difficile d’imaginer que ce gaillard érudit aux cheveux gris fut S.D.F.

Et pourtant, en 1998, Pascal est à la rue. Sans papiers, sans emploi ni logement, il n’a rien qu’un survêt, quelques tatouages, la toxicomanie qui le mine et la galère qui le poursuit. Sa famille s’est éloignée. Lui est passé par la prison. Mais un soir d’août à la gare d’Argenteuil, le désespoir qui l’accable arme le ressort de sa renaissance. Prêt au pire, Pascal se « donne une dernière chance ».

Il se rend successivement dans différents centres d’accueil et d’aide pour les plus démunis, à Nanterre. La misère noire qui règne là brasse toxicos, anciens détenus, S.D.F. et « toute une armée de clochards, endormis dans leur vomi ou leur pisse ». Au C.A.S.H. (centre d’accueil et de soins hospitaliers), Pascal trouve de l’aide, un soutien qui le mène en moins de deux ans à reprendre pied dans la société. Il participe alors à un atelier interdisciplinaire. On lui propose un rôle dans une pièce. Pour lui, un brin réticent et qui ne garde du théâtre que quelques souvenirs écoliers – Andromaque de Racine, le Cid, des récitations –, le jeu lui vient comme une bouffée d’oxygène.

pascal-rico-et-philippe-guerin

Pascal Rico et Philippe Guérin

Il poursuit l’expérience avec le metteur en scène Philippe Guérin qui anime un atelier et a monté la compagnie Théâtre du Bout-du-Monde avec Miguel Borras, son acolyte. « Je lui ai donné un petit rôle, celui d’un garagiste, syndicaliste C.G.T., se souvient le metteur en scène. Il détonnait. Il avait envie d’apprendre, était attentif. » Philippe Guérin insiste sur l’« intelligence collective » de Pascal : « Il sait mettre en avant les autres, c’est sa force. Au début, il butinait. Il venait de temps en temps, parfois quelques semaines avant la représentation de fin d’année en juin. C’est lentement qu’il est devenu une cheville entre les différents publics et ateliers. »

Après dix ans au C.A.S.H., des emplois épisodiques en qualité de Père Noël ou de membre des Brigades d’intervention poétique, Pascal signe un contrat avec le Théâtre du Bout-du-Monde. Le premier après dix-huit ans de précarité. Il se forme un temps au Théâtre de l’Opprimé * et anime à présent un atelier pour les enfants et les adolescents en difficulté, un centre d’alphabétisation pour les femmes du quartier, des ateliers de marionnettes où l’on confectionne de grandes têtes à rêves… Il seconde aussi Philippe au Bout-du-Monde et jusque dans le Xe arrondissement pour ces ateliers-théâtre destinés aux hébergés d’Emmaüs : « Le tout est de donner un sens à ceux qui le pratiquent ». Emmanuel Peironnet, un de ses amis rencontré dans leur galère commune, a suivi un chemin parallèle. Le Théâtre des Amandiers, à Nanterre, l’a récemment accueilli dans sa troupe. Il vient d’achever une tournée avec les Fiancés de Loches (voir ici et ici).

Après avoir joué le Bar des arts, une création de la compagnie, qui brode de l’improvisation sur un canevas shakespearien, des textes de Prévert ou de Gorki, la troupe a joué tout récemment le Songe d’une nuit de mai. Pascal y brillait en Bottom. Le plaisir du jeu déborde, paraît-il, jusque dans sa vie quotidienne et lui apporte une grande « richesse intellectuelle ». Le théâtre joue ainsi son rôle, « jubilatoire » affirme le comédien, le regard brillant. Pour le croire, il n’est que de le voir, lui Bottom, enfiler sa tête d’âne, histoire d’aller séduire la reine des fées, le temps d’un songe. 

Cédric Enjalbert et Alexia Gautier


* Le Théâtre de l’Opprimé est une compagnie et un lieu, qui a ouvert ses portes en 1996 dans le XIIe arrondissement. Ainsi nommé d’après un ouvrage éponyme d’Augusto Boal, sa méthode s’inspire du « théâtre forum », initié par ce metteur en scène brésilien dans les années soixante. Au cœur des favelas de São Paulo, sous un régime dictatorial, le théâtre forum était un projet politique et participatif, entendant donner aux acteurs – des populations opprimées – les moyens de leur autonomie et de leur émancipation, en mettant en scène leurs problématiques socio-économiques et politiques.

À lire : Théâtre de l’opprimé, d’Augusto Boal, aux éditions La Découverte

Voir aussi le reportage de Cédric Enjalbert sur le Théâtre du Bout-du-Monde pour les Trois Coups


Théâtre du Bout-du-Monde

www.theatreduboutdumonde.fr

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