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14 avril 2014 1 14 /04 /avril /2014 15:21

La femme gelée


Par Sarah Elghazi

Les Trois Coups.com


Dans une scénographie glacée et pleine de dangers, une performeuse explore la transition d’une matière à l’autre, d’une forme à son éclatement, du « masculin » au « féminin ». Dans « P.P.P. » (pour « Position parallèle au plancher »), solo de l’impossible identité, Phia Ménard jongle avec nos perceptions pour nous faire partager sa quête de liberté, au-delà des formes et des normes.

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« P.P.P. » | © Jean-Luc Beaujault

Créé en 2008 aux Subsistances à Lyon, P.P.P. marque une étape fondamentale dans le parcours artistique de la compagnie Non nova. D’abord parce qu’elle inaugure un mouvement réflexif et inédit qui explore la force d’expression de la danse, du cirque et du jonglage contemporain face à la versatilité des éléments, précédant ainsi Vortex et l’Après-midi d’un foehn où le vent est au cœur du dispositif. Ensuite parce qu’il s’agit du premier spectacle où Phia, anciennement Philippe Ménard, s’affirme face à son public comme transsexuelle, en cours de passage d’un sexe, d’un genre et d’un corps à un autre.

Le voyage identitaire est donc au cœur de ce spectacle bouleversant, voyage que Phia Ménard nous offre de partager, elle qui conclut ses spectacles en affirmant qu’ils ne sont pas conçus pour nous « montrer quelque chose, mais pour vivre ensemble des expériences ». Artiste de l’extrême, figure solitaire recluse dans un univers glacial, au sens propre, (il ne fait pas plus de 17 °C dans la salle), elle arpente d’abord avec précaution un plateau transformé en quasi-banquise, avec des gestes imprécis d’animal marin, androgyne et indéterminé, les bras terminés par des gants qui rendent ses mains molles et noires – image irrépressible du Pingouin dans le Batman de Tim Burton, reclus dans les égouts de Gotham City à cause de sa différence.

Les images marquent profondément

Au-dessus de trois congélateurs doués de mouvement, d’innombrables boules de glace pendent des tringles, s’écrasant aléatoirement sur le sol au gré de leur fonte. Elle les évite, de justesse, mais nous fait à chaque fois frémir. Dans une mer de solitude, parmi les flaques qui s’étendent sur le tapis de danse à mesure que la glace revient à son état liquide, Phia Ménard jongle avec d’autres boules de glace, minuscules ou surdimensionnées. Sans crier gare, la boule échappe à qui voudrait la saisir, échappe même à la virtuosité décidée de la jongleuse, devient tumeur, excroissance, maternité menaçante, objet sexuel dont on voudrait se défaire… Les images s’enchaînent. Celles de la grossesse impossible et de l’accouchement douloureux, vues comme prolongements presque monstrueux de la féminité imposée, marquent profondément.

Grande tige fragile, au port de tête noble et au sourire mystérieux, Phia Ménard passe du jonglage à la danse, entourée du sentiment de la catastrophe, prétendant l’ignorer pour mieux s’en jouer, pour mieux défier la mort, le froid et l’indifférence. La transformation de son environnement, prison pleine de chausse-trapes qui s’élargit et se dilate, accompagne l’éveil de sa sensibilité. Comme sur la banquise au printemps, les larmes de glace inondent la progression en dents de scie d’une personnalité qui se construit et qui s’assume dans l’extase comme dans la mise en danger, avec une sincérité et une simplicité poignantes – illustrées par, juste avant que les lumières ne s’éteignent, le geste magnifique où elle retire ses prothèses…

P.P.P. est l’histoire de l’acte fondateur qui a fracturé la prison d’un corps et d’une identité. C’est aussi un acte d’amour pour l’art vivant qui est ce qui lui a appris à prendre conscience de son corps et à l’investir, jusqu’à le transformer. Dans cette bataille sublimée et rageuse avec les éléments et l’indomptable nature, cette quête de soi et de son dépassement, Phia Ménard, en se racontant, parvient à raconter l’universel. 

Sarah Elghazi


P.P.P. (Position parallèle au plancher), de Phia Ménard

Création : Phia Ménard, assistée de Jean-Luc Beaujault

Interprétation : Phia Ménard

Création lumière : Robin Decaux

Musique et espace sonore : Ivan Roussel

Régie lumières : Alice Ruest

Régie générale et de plateau, manipulations : Pedro Blanchet

Régie des glaces : en alternance Jean-Luc Beaujault et Rodolphe Thibaud

Construction des robots : Philippe Ragot

Scénographie : Phia Ménard et Jean-Luc Beaujault

Photo : Jean-Luc Beaujault

Production : Cie Non nova

Coproduction : Cirque Jules-Verne d’Amiens, Les Subsistances à Lyon

Avec le soutien du Théâtre de la Cité-Internationale de Paris, l’Institut français d’Afrique du Sud et l’Institut français, Le Lieu unique-scène nationale de Nantes, L’A.R.C.-scène nationale de Rezé, Le Grand R-scène nationale de La Roche‑sur‑Yon, l’office municipal de la culture et des loisirs de Segré et L’Hippodrome-scène nationale de Douai

Avec l’aide à la création du conseil régional des Pays de la Loire

Le Grand Bleu • 36, avenue Marx-Dormoy • 59000 Lille

Réservations au 03 20 09 88 44

www.legrandbleu.com

Les 8 et 12 avril 2014 à 20 heures, et les 10 et 11 avril 2014 à 15 heures

Durée : 55 minutes

13 € | 11 € | 10 € | 7 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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