Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
18 mai 2010 2 18 /05 /mai /2010 11:23

« Oxu » : le dico des jolis maux


Par Ingrid Gasparini

Les Trois Coups.com


Après avoir cassé la baraque au Rond-Point, les trois auteurs du mythique « Baleinié » reviennent avec « Oxu » à La Pépinière Théâtre pour une séance de brainstorming clownesque. Dans un décor de bric et de broc, ces siphonnés du vocable réinventent la langue et mettent précisément le doigt là où ça fait mal. De digression jouissive en fausse bataille d’ego, le trio met à nu les ficelles de l’écriture collective. Une mise en abyme fort sympathique bien qu’un poil attendue.

Ils sont parmi nous, partout, à la fois universels et anecdotiques, cruels et drolatiques. « Ils », ce sont les menus tracas de la vie quotidienne, les jolis soucis qui passent en coup de vent. Là où Philippe Delerm traquait les petits plaisirs de la vie, Jean-Claude Legay, Christine Murillo et Grégoire Œstermann ont connu un immense succès éditorial en pistant le moindre petit désagrément. Leur dictionnaire est peuplé de mots boiteux et exotiques, on y croise des « priadour », des « vertiglia » ou des « lakimases » (chute d’une larme sur un courrier vous obligeant à le refaire les yeux secs). De quoi séduire l’amoureux des mots et le malchanceux qui sommeille en tout un chacun.

Et comme on a tous un petit côté Pierre Richard dans la Chèvre, on adhère fatalement à ces définitions concises et grinçantes, où « abrataphier » devient synonyme de « se prendre la manche dans la poignée de la porte un bol de café à la main ». Inspiré de cette bible insolite qu’est le Baleinié, le spectacle Oxu prend l’heureux parti de nous convier à une séance d’écriture. Le mythe de la création y est joliment écorné : exit le concept de l’auteur tourmenté devant sa page blanche. Ici, l’accouchement se fait sans douleur, dans la joie et la bonne humeur. Dans leur grenier-laboratoire, les trois compères s’adonnent à un joyeux ping-pong verbal. Les idées fusent, s’affinent ou filent. Chaque mot est pesé, négocié. Mais cet enchaînement des définitions paraît au final un peu artificiel, et la densité du texte réduit drastiquement les possibilités de jeu.

oxu-brigitte-enguerand

« Oxu » | © Brigitte Enguérand

Jouant plus ou moins leur propre rôle, les trois comédiens fluctuent entre sincérité et second degré. Les répliques mécaniques et huilées du début créent une étrange distance. Comme si leur interprétation manquait de gourmandise, de rondeur, d’envie. Puis, d’un coup d’un seul, la glace se brise et la complicité devient palpable. Christine Murillo, à la fois douce et autoritaire, explose dans son récit du Voile bleu, un vieux mélodrame avec Gaby Morlay qu’elle ne parvient pas à raconter sans pleurer. Grégoire Œstermann joue les rêveurs maladroits. En contrepoint, l’interprétation de Jean-Claude Legay tout en nervosité et en humour noir vient positivement bousculer cet univers un brin trop gentillet.

Ce charme un peu lisse du spectacle vient aussi de l’esthétique « récup’ » des décors. Ce côté joyeux foutoir aléatoire s’est un peu imposé comme une norme dans les spectacles burlesques et ne séduit plus. Comme ces plateaux qui croulent sous les objets insolites : un cactus, un hérisson, une machine à laver et l’inévitable chaise cassée. Ces codes visuels un peu usés, qui jouent sur le style brocante bon marché, donnent une impression de bordel mal maîtrisé et d’automatisme du genre.

Mais malgré ce vague sentiment de déjà-vu, on se laisse gentiment contaminer par l’entrain de ces trois baladins au fort coefficient sympathie et on se surprend à battre du pied pendant leur rappel chanté. On y apprend qu’un « troosme-braille » est un W.-C. sans lumière et qu’un « troosme-couffiarde » est la lunette fendue qui pince les fesses. Et ça ne fait alors plus aucun doute : « souffrir avec précision, c’est mieux savoir vivre mal ». 

Ingrid Gasparini


Oxu, de et avec Jean-Claude Legay, Christine Murillo et Grégoire Œstermann

D’après leurs livres le Baleinié, dictionnaire des tracas, tomes 1, 2 et 3 publiés au Seuil et l’Intégrale publiée chez Points

Scénographie : Jean-Pierre Larroche

Lumière : Alain Poisson

Costumes : Christine Brottes

Musique : Philippe Miller

Assistante : Charlotte Faivre-Castro

Transcription éclairée : Caroline Gernez

La Pépinière Théâtre • 7, rue Louis-le-Grand • 75002 Paris

http://www.theatrelapepiniere.com

Réservations : 01 42 61 44 16

À partir du 11 mai 2010, du mardi au samedi à 20 h 30 et le samedi à 17 h 30

11 € | 25 € | 35 €

Partager cet article

Repost 0
Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
commenter cet article

commentaires

Rechercher