Partager l'article ! « Orphée et Eurydice », de Gluck (critique de Jean-François Picaut), Opéra de Rennes: Haut les chœurs ! ...
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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Haut les chœurs !
Dans l’opéra de Gluck, « Orphée et Eurydice », qui se donne actuellement à l’Opéra de Rennes, en version de concert, ce sont surtout les chœurs et l’orchestre, placés sous la direction de Dirk Vermeulen, qui charment les spectateurs.
Lorsque paraît, en 1762, Orphée et Eurydice de Christoph Willibald Gluck, sur un livret du poète diplomate Calzabigi, Mozart n’a encore que six ans, et
il faudra attendre encore quelques années avant qu’il ne compose lui-même un opéra. Ce petit rappel n’est pas inutile pour apprécier correctement l’œuvre de Gluck. Celle-ci nous paraît
aujourd’hui bien simple, mais, à sa création, elle avait l’air d’une révolution. C’était la première fois que Gluck lui-même essayait d’instaurer un juste équilibre entre l’intérêt dramatique,
l’importance accordée aux voix et la place des parties instrumentales. Lorsque l’opéra fut présenté à Paris, douze ans après sa création, Rousseau écrivit : « Puisqu’on peut
avoir un si grand plaisir pendant deux heures, je conçois que la vie peut être bonne à quelque chose ». La version concertante présentée à Rennes, dans le texte de 1762 révisé en 1824
pour le ténor Adolphe Nourrit, à l’Opéra de Paris, donne une très bonne image de ce que voulut faire Gluck.
On connaît le mythe d’Orphée, l’aède thrace, un des plus présents dans la littérature antique, des origines jusqu’aux débuts du christianisme. Gluck a trouvé l’histoire malheureuse d’Orphée et de son épouse Eurydice dans les Géorgiques de Virgile, au chant iv. Orphée, inconsolable de la mort prématurée d’Eurydice, réussit à fléchir les dieux par ses pleurs et ses chants. Il obtient la permission d’aller la rechercher aux Enfers et de la ramener sur terre, à une condition : ne pas la toucher, ne pas lui parler et ne pas se retourner avant d’être revenu dans le monde des vivants. Il ne pourra pas respecter jusqu’au bout cette condition et perdra définitivement son épouse. Gluck, lui, choisit une fin heureuse : après la seconde mort d’Eurydice, Amour, touché par le désespoir d’Orphée, redonne la vie à Eurydice. Si l’on excepte cette fin heureuse, Gluck est bien dans l’esprit de la tragédie antique qu’il recherchait. C’est particulièrement clair dans le rôle dévolu au chœur, commentateur et acteur de l’action, comme dans la place accordée à l’orchestre.
Après une brève ouverture, le chœur, tout de noir vêtu, attaque un chant mélancolique et douloureux, puis accompagne la longue plainte d’Orphée qui vient de perdre son épouse adorée. La première intervention d’Orphée, le jeune ténor canadien Luc Robert, me laisse un peu perplexe. Il a une façon de prononcer les r très datée, et l’on sent plus la tension que le chagrin dans sa voix. Il se montrera plus à l’aise dans la douce plainte, chantée mezzo voce : « Eurydice n’est plus, ô dieux, rendez-lui la vie ou donnez-moi la mort ». Cependant, sur l’ensemble de l’œuvre, il faut le dire, Luc Robert ne parvient pas à incarner cet Orphée, dont la voix merveilleuse apaisait les flots, faisait marcher les fauves à sa suite, inclinait vers lui les arbres et fléchissait les cœurs les plus endurcis. On en viendrait à comprendre les non énergiques que lui opposera d’abord le chœur des Furies, à l’acte II.
Bientôt paraît Amour (Malia Bendi Merad), dans une robe rouge très sobre, portée avec des collants noirs, deux couleurs censées représenter les deux visages d’Éros/Cupidon, la passion et la cruauté. L’air très malicieux de l’interprète ne correspond guère à l’image que je me fais de ce dieu, redouté des Anciens avant qu’il ne se transforme en angelot. Quoi qu’il en soit, Malia Bendi Merad, soprano colorature, possède une voix prometteuse, mais qui manque encore de puissance et de nuance, tout à la fois. De surcroît, on comprend mal ce qu’elle chante, ce qu’on ne peut reprocher à Luc Robert.
À l’acte II, après qu’Orphée est autorisé à pénétrer dans les Enfers (« Qu’il descende aux Enfers / Tout cède à la douceur… »), s’élève le fameux air pour flûte seule, avec un merveilleux Éric Bescond, que le chef distinguera justement lors des rappels. Puis vient la première apparition d’Eurydice, qui chante le bonheur des Champs Élysées : « C’est le riant séjour de la félicité ! ». Très élégante dans sa longue robe noire qui lui découvre tout le haut du buste à l’exception de fines bretelles, Marie-Adeline Henry, soprano, fait une entrée remarquée. Elle a l’air juvénile qu’on imagine à Eurydice. L’acte III confirmera qu’elle possède, outre une voix très pure et puissante, de vrais talents de comédienne, aussi à l’aise dans l’expression de la joie que dans la manifestation de la douleur. Quant au célébrissime « J’ai perdu mon Eurydice / Rien n’égale mon malheur », Luc Robert, enroué pendant quelques mesures au début du troisième acte, y confirmera, à l’exception de ces deux vers, sa difficulté à soutenir pleinement son rôle.
Dans cet opéra donc, et si l’on excepte Marie-Adeline Henry, les grandes satisfactions viendront du chœur et de l’orchestre. Le chœur, préparé par Gildas Pungier, est excellent dans tous les pupitres et bien équilibré. La qualité de son articulation, notamment, lui permet d’incarner à merveille le personnage collectif et polyphonique des tragédies grecques. L’orchestre, lui, est vif, brillant, très homogène : rigueur, souplesse et musicalité sont les qualités que je me plais à lui reconnaître. La direction élégante, précise et expressive de Dirk Vermeulen, le chef bruxellois, n’y est évidemment pas étrangère. Puisque les performances vocales de Luc Robert et de Malia Bendi Merad n’ont pas réussi à pallier l’absence de spectacle et de mise en scène, c’est donc la musique chorale et instrumentale avec la prestation de Marie-Adeline Henry, soprano, qui sauvent cet Orphée et Eurydice de Gluck, donné en concert. Un début de saison en demi-teinte pour l’Opéra de Rennes. ¶
Jean-François Picaut
Les Trois Coups
Orphée et Eurydice, de Gluck
Tragédie-opéra en trois actes
Paroles françaises de Pierre-Louis Moline
1762, version révisée de 1824 (première moderne)
Opéra de Rennes
Direction musicale : Dirk Vermeulen
Avec : Luc Robert (Orphée), Marie-Adeline Henry (Eurydice), Malia Bendi Merad (Amour)
Chœur de l’Opéra de Rennes : direction Gildas Pungier
Orchestre de Bretagne
Opéra de Rennes • place de l’Hôtel-de-Ville • BP 3126 • 35031 Rennes cedex
02 99 78 48 65
Mardi 6 octobre, jeudi 8 octobre, vendredi 9 octobre 2009 à 20 heures, dimanche 11 octobre 2009 à 16 heures
De 8 € à 33 €
Également le jeudi 15 octobre 2009 au Théâtre de Cornouailles à Quimper
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