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15 juin 2013 6 15 /06 /juin /2013 16:35

La vie rêvée d’un ange


Par Dominique Dessein

Les Trois Coups.com


Au Printemps des comédiens, à Montpellier, Guy Cassiers nous présente un « Orlando » empreint de grâce et de fureur : une ode à la vie par une actrice au talent exceptionnel.

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« Orlando » | © Frieke Janssens

Dans la vie comme en littérature, il existe des ambiguïtés qui donnent du sens et de la force. Ainsi, les romans de Virginia Woolf (1882-1941) sont considérés depuis longtemps comme des classiques de la littérature anglaise : Mrs Dalloway (1925), To the Lighthouse (1927) et The Waves (1931) héritent d’une vision politique et sociale ancrée dans la réalité de leur temps. Cependant, de manière tout à fait novatrice, ces œuvres explorent aussi le « stream of consciousness », ce monologue intérieur qui donne accès au flux de paroles, de pensées et d’émotions des personnages. Les êtres de papier deviennent alors des caractères uniques et fascinants, qui emportent le lecteur dans le tourbillon de leur existence chamboulée par les rencontres, les moments de l’Histoire, les relations entre les sexes.

Cette vision nouvelle et charnelle de la littérature fait non seulement de Virginia Woolf une des pionnières du modernisme, en rendant possible la dislocation du récit et de sa chronologie, mais elle invite aussi à la réflexion sur la mise en scène de ses textes. Après s’être intéressé dernièrement à l’œuvre de Robert Musil (l’Homme sans qualités) et à l’opéra (en 2009, les Belles Endormies et Adam en exil ; récemment, l’Anneau de Wagner à Berlin et à Milan), Guy Cassiers s’empare donc du roman Orlando, écrit en 1928.

« Trop long pour une plaisanterie, trop frivole pour un livre sérieux »

C’est ainsi que Virginia Woolf qualifiait Orlando. En effet, le ton sur lequel Katelijne Damen raconte les pérégrinations du héros est enjoué, léger, ludique. Le sujet ? Le récit pseudo-biographique d’un homme qui devient une femme. Comme un conte fantastique, l’histoire se déroule sur plus de trois siècles : Orlando, né en Angleterre sous le règne d’Élisabeth Ire, tombe amoureux à plusieurs reprises, fuit un dégel apocalyptique, se passionne pour l’écriture de l’œuvre de sa vie. Ambassadeur à Constantinople, il s’endort pour se réveiller femme, partage alors son existence avec des bohémiens, retourne en Angleterre en pleine période industrielle… Par la voix de la délicate Katelijne Damen, nous suivons donc les différentes phases d’une vie humaine, au long d’un voyage sensuel et d’une réflexion sur le passage du temps et l’impact des changements. Ode à la vie, ode à la pensée et à l’imagination créatrice, ode à l’artiste, qui nous apprend à regarder, à écouter, à sentir. Qui se transforme et maintient ses sens en éveil. Qui transcende la réalité.

Pour mettre en scène ce roman, Guy Cassiers a choisi un décor minimaliste et pourtant particulièrement inventif : en fond de scène, un grand écran reflète, grâce à deux vidéoprojecteurs qui surplombent le sol, une cartographie des errances d’Orlando, les cartes du jeu passionnant de sa vie, les traces de ses danses. Katelijne Damen, seule en scène, dans sa robe blanche immaculée, traverse cet espace comme elle glisserait sur un lac de souvenirs. Dans un jeu de distance et d’identification, ses gestes et ses mouvements suivent le rythme du récit, forment un écho à la poésie du roman. La musique du texte, pourtant prononcé en néerlandais, envoûte et fascine. Si le spectateur peut être d’abord un peu effrayé par l’effort de concentration qu’exige ce spectacle (lecture des surtitres, contemplation de la vidéo, observation du jeu de l’actrice, écoute de sa voix), il sera très rapidement emporté par le flot de paroles et l’évocation gracieuse des vies rêvées d’Orlando. 

Dominique Dessein


Orlando, de Virginia Woolf

Le Livre de poche, « Biblio romans », nº 3002, mai 2002

Traduction : Gérardine Franken

Adaptation : Katelijne Damen

Dramaturgie : Erwin Jans

Mise en scène : Guy Cassiers

Avec : Katelijne Damen

Conception vidéo : Frederik Jassogne

Conception lumières : Giacomo Gorini

Conception son : Diederick De Cock

Conception costumes : Katelijne Damen

Collaborateur artistique : Luc De Wit

Printemps des comédiens • 178, rue de la Carriérasse • 34097 Montpellier cedex 5

04 67 63 66 67

Site : www.printempsdescomediens.com

Mardi 11 juin 2013 à 22 heures, amphithéâtre d’O

Durée : 1 h 45

24 € | 20 € | 8 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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