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19 octobre 2013 6 19 /10 /octobre /2013 19:55

Tout le charme du chant


Par Jean-François Picaut

Les Trois Coups.com


Pour sa rentrée, l’Opéra de Rennes offre à son public un des chefs-d’œuvre lyriques de Haendel avec une distribution relevée. Une belle réussite pour cette maison.

orlando-300 jean-louis-fernandez Dans son éditorial, Alain Surrans, le directeur de l’Opéra de Rennes, évoque en souriant l’action magique de Zoroastro pour faciliter une « convergence » exceptionnelle. Il peut effectivement se flatter d’avoir réuni autour de l’Orlando de Georg Friedrich Haendel non seulement trois grandes maisons bretonnes (Le Quartz de Brest, le Théâtre de Lorient, C.D.N., et l’Opéra de Rennes) mais aussi « deux scènes lyriques aussi prestigieuses que le Théâtre du Capitole de Toulouse et l’Opéra royal de Versailles ». Il aurait pu aussi se réjouir de la qualité des interprètes comme nous allons le voir.

Orlando fut créé à Londres, au King’s Theatre, en 1733 et y connut une certaine fortune cette année-là avant de disparaître de la scène jusqu’au xxe siècle. Curieuse destinée pour une œuvre fréquemment représentée de nos jours et que beaucoup tiennent pour un des sommets de l’art lyrique de Haendel. Une des raisons de ce long désamour réside peut-être dans la faiblesse de l’argument dramatique, vaguement inspiré du Roland furieux de l’Arioste, pour tenir le spectateur en haleine pendant trois actes. Le fond en est un chassé-croisé amoureux : Orlando aime Angelica qui, tout en reconnaissant ses mérites, lui préfère Medoro, lequel est aimé en vain par la bergère Dorinda.

La situation est rapidement établie, et la question n’est plus que de savoir si les amants (Angelica et Medoro) échapperont à la vengeance d’Orlando et si le héros (Orlando) saura s’arracher aux faiblesses de l’amour pour se consacrer à la seule gloire. Prenant acte de cette relative insuffisance dramatique, le metteur en scène Éric Vigner se donne pour tâche de présenter « le paysage musical des différents états amoureux » d’Orlando et des autres personnages. Se fondant sur une analogie, dans le premier acte, avec l’Illusion comique de Corneille qu’il a mise en scène en 1996, il imagine qu’Orlando « va être soumis à l’expérience de l’amour » et que « le théâtre est le lieu de cette expérience ».

Le truchement de cette expérience est le grand mage Zoroastro (Luigi De Donato, basse) que nous découvrons costumé en commissaire du peuple de l’ère soviétique avec une casquette et une veste de cuir qui évoquent des clichés de Trotski pendant la révolution d’octobre. Il est flanqué de deux ministres ou lieutenants aux allures de sbires ou de mauvais garçons : cheveux longs, tenue et lunettes noires, mine patibulaire (Grégoire et Sébastien Camuzet). Par opposition à cet univers de la nuit, c’est le blanc et l’or qui dominent chez les autres personnages : Orlando (David D.Q. Lee, contre-ténor), Angelica (Adriana Kucerova, soprano), Medoro (Kristina Hammerström, mezzo-soprano) et Dorinda (Sunhae Im, soprano). Le plateau est nu, les seuls accessoires sont une table, des chaises et un écran. Des panneaux que l’on manœuvre suggèrent des fûts de colonnes mais sont en fait des troncs d’arbres. La magie surgit de superbes rideaux qui tombent des cintres et y remontent, magnifiés par de splendides éclairages.

La fraîcheur et la grâce

Cette simplicité voulue met en valeur la musique envoûtante de Haendel superbement interprétée par l’Ensemble Matheus sous la direction précise, élégante et vibrante de son chef Jean-Christophe Spinosi.

Au premier acte, Sunhae Im donne beaucoup de fraîcheur et de grâce à la bergère Dorinda. La princesse Angelica se montre touchante dans l’expression de son scrupule amoureux vis à vis d’Orlando tandis qu’elle brille dans son œuvre de séduction auprès de Medoro. L’infortuné Orlando est ici campé comme un antihéros quelque peu décadent. Personnage efféminé, il se cherche des excuses en invoquant Hercule aux pieds d’Omphale ou Achille déguisé en fille. Dans cet acte, un sursaut de courage s’exprime dans un air superbe, Je combattrai. Le beau duo (Angelica, Medoro) qui se transforme parfois en trio, Console-toi, belle bergère, est à la fois d’une muflerie énorme et d’une parfaite cruauté. Il se termine par une chute dramatique qui est l’une des grandes réussites de la mise en scène : Dorinda contemplant le bracelet que vient de lui offrir Angelica en guise de consolation.

À l’ouverture du deuxième acte, nous sommes dans un bois. Dorinda y module sa plainte amoureuse en la comparant au chant du rossignol. C’est l’occasion d’une belle mélopée où se glissent quelques harmonies imitatives et de superbes variations. L’autre grand moment de ce deuxième acte est la folie d’Orlando (Orlando furioso). La plus grande justification à la présence des deux sbires de Zoroastro se trouve à cet endroit, dans le ballet multiplié par des jeux d’ombre qu’ils dansent autour d’Orlando. C’est également l’un des grands moments de l’interprétation de David D.Q. Lee dans la splendide déploration sur Proserpine.

Au troisième acte encore plus que dans les deux premiers, Luigi De Donato a bien du mérite à faire vivre ce personnage ratiocinant et un peu rasoir de Zoroastro. Son aisance vocale et gestuelle, sa présence scénique, réussissent à le faire exister et ce n’est pas un mince mérite.

Portée par un livret qui n’a rien d’impérissable, la magie dans Orlando ne procure pas le même enchantement que dans la Flûte enchantée. Les multiples conventions à l’œuvre ici, dont un lourd référentiel mythologique éloigné de nos contemporains, affaiblissent la force dramatique de l’œuvre. Restent la beauté raffinée de la musique et le charme tout-puissant du chant servis par des interprètes justement ovationnés par le public. 

Jean-François Picaut


Voir aussi la critique de Jacques Casari.


Orlando, de Georg Friedrich Haendel

Mise en scène, scénographie, costumes : Éric Vigner

Assistant à la mise en scène : Olivier Dhénin

Avec : David D.Q. Lee, contre-ténor (Orlando), Adriana Kucerova, soprano (Angelica), Kristina Hammerström, mezzo soprano (Medoro), Sunhae Im, soprano (Dorinda), Luigi de Donato, basse (Zoroastro), Sébastien et Grégoire Camuzet (comédiens)

Ensemble Matheus, direction musicale : Jean-Christophe Spinosi

Assistant décors : Vivien Simon

Assistante costumes : Anne-Céline Hardouin

Collaboration artistique : Jutta Johanna Weiss

Lumières : Kelig Le Bars

Photo : © Jean-Louis Fernandez

Nouvelle production 2013

Coproduction Opéra de Rennes, Théâtre du Capitole de Toulouse et Théâtre de Lorient

En partenariat avec l’Ensemble Matheus

Avec la collaboration du Quartz, scène nationale de Brest et du Théâtre de Lorient, C.D.N.

Opéra de Rennes • place de l’Hôtel-de-Ville • B.P. 3126 • 35031 Rennes cedex

http://www.opera-rennes.fr/

Téléphone : 02 23 62 28 28

Du 16 au 21 octobre 2013 (relâche le 18 et le 20) à 20 heures

Durée : 2 h 30 avec entracte

50 € à 11 €

Tournée :

– Toulouse : Théâtre du Capitole, dimanche 10 novembre à 15 heures, mardi 12 novembre à 20 heures, jeudi 14 novembre à 20 heures, samedi 16 novembre à 20 heures

– Versailles : Opéra royal, jeudi 21 novembre à 20 heures, vendredi 22 novembre à 20 heures, dimanche 24 novembre à 16 heures

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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