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9 octobre 2009 5 09 /10 /octobre /2009 20:05

Quelle « parole » ? Quelle folie ?

 

Comment traduire « Ordet » ? Sans souscrire à l’adage qui veut que toute traduction soit une trahison, il est évident que traduire impose des choix et implique une lecture particulière. C’est bien le cas avec l’« Ordet » de Kaj Munk créé à Avignon en 2008 et présenté lors du Festival d’automne 2009 au Théâtre du Rond-Point.

 

Ordet est salué par la critique comme l’œuvre maîtresse de Kaj Munk. Ce pasteur controversé et si peu clérical est devenu une sorte de héros national au Danemark après son assassinat par la Gestapo en janvier 1944. Il rassemble dans cette pièce en quatre actes, écrite en seulement six jours lors de l’été 1925, la plupart des thèmes qui le hantent : la prédication d’une « Parole » libérante, l’impuissance devant la mort, l’irruption du miracle.

 

L’histoire tout d’abord : dans un village rural du Jutland, une famille est éprouvée par la « folie » d’un de ses fils, Johannes Borgen, poussé par son père Mikkel à faire de la théologie, mais qui se prend pour le Christ revenu sur terre. Le vieux Mikkel est une sorte de patriarche spirituel dans le village : il a nourri la fidélité religieuse des siens et voit d’un mauvais œil les conversions de nombreux villageois à une piété plus émotive. Il a deux autres fils : l’aîné Mikkel ne croit en rien d’autre qu’en l’amour de sa femme et le cadet Anders convole avec Anne, la fille de Peter Skraedder, le chef du camp (religieux) adverse. C’est un peu Roméo et Juliette entre factions protestantes ! Tout bascule quand Inger, l’épouse bien-aimée de Mikkel le jeune, meurt en couches… La mort aura-t-elle le dernier mot ? Un miracle est-il possible ? Et à quelle condition ?

 

La pièce a connu deux adaptations au cinéma, par le Suédois Gustav Molander (1943) et le Danois Carl Theodor Dreyer (1955). La seconde, récompensée d’un Lion d’or à Venise et d’un Golden Globe, hante encore les esprits par son esthétique, sa retenue, et surtout son insistance sur la conversion finale de Mikkel le jeune. Sur ce point, l’adaptation d’Arthur Nauzyciel est moins édifiante et beaucoup plus fidèle à toute l’ambivalence d’Ordet. Le texte établi par Marie Darrieussecq n’est pas au sens strict une traduction : n’entendant rien au danois, elle s’est appuyée sur la traduction de Vincent Dulac (éd. Esprit ouvert, 1996), qu’elle ponctue de quelques actualisations et interjections des plus triviales (telles que « foutre ! »).

 

Fidèle à la trame narrative de la pièce, si ce n’est à son style, l’Ordet de Nauzyciel repose pourtant sur un contresens. Ordet est-ce la « Parole » comme le propose Darrieussecq, ou est-ce plutôt le « Verbe » ? Vous allez dire que je pinaille, mais la nuance est de taille ! Car l’adaptation de Nauzyciel insiste sur le pouvoir des mots, des discours théologiques qui opposent les deux Borgen et Skraedder, mais aussi le pasteur Bandbul et le Dr Houen. En effet, quatre idéologies s’affrontent : Borgen s’appuie sur une tradition luthérienne prudente, joyeuse mais tyrannique ; Skraedder fait de la conversion radicale le pivot d’une foi plus affective, démonstrative et se méfiant du monde (ces revivals préfigurent nos actuels born again) ; Bandbul incarne un protestantisme rationaliste qui « démythologise » les Écritures et la foi ; Houen est le disciple d’une science positiviste qui exclut toute dimension métaphysique.

 

Mais l’essentiel n’est-il pas dans ces personnages que Nauzyciel rend pourtant si secondaires ? Johannes (Xavier Gallais), Inger (Catherine Vuillez) et sa fille Maren ? Dans cet Ordet, Johannes est devenu fou à force de théologie puis revient à la raison : Xavier Gallais y est possédé d’une folie animale, hurlante, rampante, infrahumaine. Alors que celle du Johannes de Munk est bien plus ambiguë. Est-il vraiment fou ? Dans la tradition orientale, les « fols en Christ » sont ces mystiques qui imitent la folie d’un Dieu qui donne sa vie. Et si Johannes était vraiment un messie pour cette famille ? Son nom fait de lui le « disciple bien-aimé », le disciple par excellence. N’est-il pas aussi le double du dramaturge ? Tout comme Munk, il s’est passionné pour Sören Kierkegaard et n’éprouve que dégoût pour la tiédeur de ceux qui ne croient pas au miracle. Il n’est rien de plus réducteur que de voir Johannes uniquement en simple dérangé !

 

Si l’interprétation de Xavier Gallais est contestable, celle de Catherine Vuillez (Inger) l’est tout autant : son jeu est trop démonstratif, arborant un ventre rebondi pour que le spectateur comprenne bien qu’elle est enceinte (et je ne parle même pas du médecin-accoucheur aux mains ensanglantées tenant un fouet de cuisine à la main ou brandissant un sac plastique contenant l’enfant mort-né). Maren, simple figurante doublée en voix off, est une chipie là où toute la dynamique de la pièce en fait la figure de l’innocence et de l’enfance spirituelle, qui, par sa confiance, permet qu’un miracle advienne. Ce personnage évoque pourtant Kaj enfant, l’orphelin priant en vain pour un jeune maçon, Peder, tombé gravement malade. Kaj Munk ne se remettra jamais de la mort de son ami. Avec Maren, il crée un personnage dont la prière est enfin exaucée !

 

Avec Johannes, Inger et Maren, le pasteur Munk crée des croyants à la foi antidogmatique, subjective, irraisonnée : leur foi a ses raisons que la raison des discoureurs ignore. Elle est ancrée dans la personne du Verbe (le Christ), qui n’est pas une simple parole humaine comme la présente ici Nauziciel, si puissante soit-elle… L’accompagnement vocal très réussi de l’ensemble Organum le souligne à propos en reprenant au final le prologue de Jean : « In principio, erat Verbum… ».

 

La fin confine à la mascarade : après un ballet funèbre très prometteur, l’envolée finale vers la vie laisse place à une interprétation grandiloquante sombrant dans le pathos. Nous sommes loin de celui qui professait une « religion de l’épanouissement de la vie » ! L’interprétation de Nauzyciel est somme toute comme son décor, d’une blancheur froide et métallique, dominé en fond de scène par un immense test de Rorchard. Est-ce pour que, comme lui, chacun en fasse sa propre lecture ? 

 

Olivier Pradel

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Festival d’automne à Paris 2009, 38e édition

01 53 45 17 17

www.festival-automne.com

Ordet (le Verbe), d’après Kaj Munk

Traduction et adaptation : Marie Darrieussecq, Arthur Nauzyciel

Mise en scène : Arthur Nauzyciel

Avec : Pierre Baux (pasteur Bandbul), Xavier Gallais (Johannes Borgen), Benoît Giros (Dr Houen), Pascal Greggory (Mikkel Borgen, père), Frédéric Pierrot (Mikkel Borgen, fils), Laure Roldan de Montaud (Anne Skraedder), Marc Toupence (Anders Borgen), Christine Vézinet (Kristine Skraedder), Catherine Vuillez (Inger Borgen), Jean-Marie Winling (Peter Skraedder) et, en alternance, Marie Conort, Loriane Conort et Julia Camps de Medeiros (Maren Borgen)

Chant : ensemble Organum, Mathilde Daudy, Marcel Pérès et Frédéric Tavernier (en alternance), Antoine Sicot

Musique : Marcel Pérès

Décors : Éric Vigner, assisté de Jérémie Duchier

Costumes et mobilier : José Lévy, assisté de Frédérick Denis et Stéphanie Croibien

Son : Xavier Jacquot

Lumière : Joël Hourbeigt

Travail chorégraphique : Damien Jalet

En tournée : Florent Blanchon (régie lumière), Arnaud Boudeau-Seneganik (régie plateau), James Brandily (régie générale), Alexandra Gilbert (répétition chorégraphique), Alain Silvani (coiffure)

Au Rond-Point : Céline Frecon (habilleuse), Samuel Gutman (régie son), Jean-Marc Joomun (régie plateau), Gwénaëlle Noal (habilleuse), Stéphane Serre (régie lumière), Rémi Van der Heym (régie lumière)

Théâtre du Rond-Point • salle Renaud-Barrault • 2 bis, avenue Franklin-D.-Roosevelt • 75008 Paris

Réservations : 01 44 95 98 21 ou 0892 701 603 ou www.theatredurondpoint.fr

Du 16 septembre au 10 octobre 2009 à 20 h 30, le dimanche à 15 heures, relâche le lundi

Durée : 2 h 30

33 € | 28 € | 24 € | 20 € | 16 € | 14 € | 10 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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