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29 novembre 2013 5 29 /11 /novembre /2013 16:09

Un parfait écrin


Par Emmanuel Cognat

Les Trois Coups.com


Quittant pour quelques représentations le centre dramatique national des Alpes qu’il dirige depuis 2008, Jacques Osinski présente à la Tempête « Orage », l’une des pièces « de chambre » de Strindberg. Malgré une direction d’acteurs un peu académique, la sobre scénographie et la mise en scène tout en retenue transportent le spectateur au cœur de la complexité de cette pièce, qu’habitent le temps qui passe et ses effets sur les sentiments humains.

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« Orage » | © Pierre Grobois

Ce n’est pas la première fois que Jacques Osinski rencontre August Strindberg. Les spectateurs se souviendront surtout de ses mises en scène de pièces d’auteurs vivants, telles celles de von Mayenburg (1) ou de l’étonnant Grenier (2), qui avaient remporté nos suffrages ces dernières années. Mais le metteur en scène a aussi souvent travaillé sur un répertoire plus classique. Et de son propre aveu, c’est la mise en scène du Songe, en 2006, qui marqua « un tournant dans [sa] carrière », appelant de fait une nouvelle confrontation à la « démesure » et « l’inflexibilité » de l’auteur suédois.

Deux qualificatifs qui collent à merveille au texte d’Orage, que Strindberg écrivit à la fin de sa vie pour être joué dans la petite salle vouée à son œuvre, qu’il avait ouverte avec le metteur en scène August Falck (Théâtre Intime). Car à l’instar du phénomène naturel qui lui donne son titre, l’orage que l’on entend gronder des heures durant sans jamais éclater, la pièce contient une puissance terrible de sentiments bruts que l’on sentira affleurer, mais qui resteront contenus. Des sentiments qui ont, à la fois comme aiguillon et comme baume, le temps. Celui qui passe en l’agréable compagnie du souvenir comme celui médecin, qui met à distance les instants douloureux de nos vies.

M. August Strindberg

Monsieur a épousé, il y a longtemps déjà, une femme plus jeune que lui. Ils se sont aimés, ont eu une fille. Puis, il a quitté son épouse, refusant de lui imposer sa vieillesse. Depuis, il vit en paix au milieu de ses souvenirs, dans un appartement dont il n’a pas changé un détail. Autour de lui, sa domestique Louise, à laquelle il voue une douce affection, et un monde immuable, rythmé par les visites du pâtissier qui vit au rez-de-chaussée et les livraisons régulières d’épicerie ou de linge à la maisonnée. Mais voilà que Gerda, l’ancienne femme de Monsieur, emménage dans l’appartement du dessus avec son nouvel époux. Ravivant un instant de son souffle une flamme qui menace d’embraser tout l’immeuble. Avant qu’un coup de vent plus fort encore ne l’éteigne, in extremis.

Pour figurer l’appartement de Monsieur, une grande verrière qui ouvre sur un intérieur bourgeois. On y joue à voix mesurée, dont l’amplification crée un effet de distanciation, tout en soulignant le caractère apaisé des discussions qui s’y tiennent. À l’extérieur, en avant-scène, un simple banc de bois, lieu de tous les conciliabules, des plus anodins aux plus douloureux. Et pour compléter la scénographie, quelques jeux de lumière qui matérialisent la fenêtre infernale de l’appartement du deuxième ou le réverbère que l’on allume au dénouement.

Résilience

Le jeu d’acteur est au diapason de cette ambiance : posé, précis, travaillé. À une exception près, les comédiens sont assez justes. Ils parviennent par un jeu trop neutre pour les propos qu’ils déclament à faire percevoir la force des sentiments, contenus, qui les animent. On regrettera pourtant un peu trop d’académisme dans la direction d’acteurs, qui, pour expliciter le propos, bride assez notablement leur palette émotionnelle. La prestation de Jean‑Claude Frissung est à cet égard exemplaire. Alors qu’il incarne un Monsieur marqué par le temps et les évènements de la vie, touchant d’humilité et de résignation, la constance de ton avec laquelle il donne ses répliques lui fait peu à peu perdre de sa consistance aux yeux du spectateur.

La mise en scène de Jacques Osinski n’en est pas moins, pour l’amateur de théâtre introspectif, un parfait écrin. Car, sans le transcender, elle a le grand mérite de rendre lisible le propos de Strindberg, d’autant plus fort et poignant qu’il a de nets accents autobiographiques. En contrepartie, ceux qui ne se sentent pas d’affinités avec l’auteur ou préfèrent les pièces virevoltantes n’y trouveront aucune raison de se réconcilier avec le grand Suédois. 

Emmanuel Cognat


(1) Voir le Moche et le Chien, la Nuit et le Couteau, critiques d’Olivier Pansieri.

(2) Voir le Grenier, critique de Fabrice Chêne.


Orage, d’August Strindberg

Actes Sud-Papiers

Traduction : René Zhand

Production : Centre dramatique national des Alpes – Grenoble

Coréalisation : M.C.2 : Grenoble et Théâtre de la Tempête

Mise en scène : Jacques Osinski

Avec : Grétel Delattre, Jean-Claude Frissung, Michel Kullmann, Alice Le Strat et Baptiste Roussillon

Avec la voix d’Agathe Le Bourdonnec

Dramaturgie : Marie Potonet

Scénographie : Christophe Ouvrard

Lumières : Catherine Verheyde

Costumes : Hélène Kritikos

Son : Sébastien Riou

Construction des décors et réalisation des costumes par les Ateliers du C.D.N.A.

Théâtre de la Tempête • la Cartoucherie, route du Champ-de-Manœuvre • 75012 Paris

Métro : ligne 1, arrêt Château-de-Vincennes puis navette Cartoucherie ou bus 112, arrêt Cartoucherie

Réservations : 01 43 28 36 36

Site du théâtre : http://www.la-tempete.fr/

Courriel de réservation : theatre@la-tempete.fr

Du 15 novembre au 15 décembre 2013, du mardi au samedi à 20 h 30, dimanche à 16 h 30

Durée : 2 heures

18 € | 15 € | 12 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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