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20 décembre 2010 1 20 /12 /décembre /2010 16:21

« L’état normal de l’homme, c’est d’être fêlé »


Par Sébastien Gazeau

Les Trois Coups.com


Quand on habite au Pays basque français, on entend chaque jour parler deux langues. Installé à Biarritz depuis belle lurette, le Théâtre des Chimères profite régulièrement de ce particularisme local pour revisiter ses classiques. Après « le Cercle de craie caucasien » de Brecht en 2006, la compagnie biarrote vient de créer « Oncle Vania » en version bilingue.

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« Oncle Vania » | © Olivier Harrassowski

Jean-Marie Broucaret cultive l’esprit de troupe. Il en faut pour tenir le rythme des expériences collectives qu’il propose à ses comédiens. Qu’on repense à ce travail qui donna lieu en 2008 au spectacle les Enfants d’Arcadie. On y observait un groupe de créatures simiesques qui se mettaient peu à peu à parler. Le pari était risqué. Mais les comédiens s’en sortaient remarquablement grâce à un engagement physique qui reste la signature des Chimères. Autre contrainte de jeu, mêmes questionnements : l’humanité qu’on voit dans Tchekhov est-elle réellement plus évoluée ? Les mots ont certes définitivement remplacé les grognements, mais, dans leurs comportements et leurs manières d’être ensemble, les désœuvrés qui peuplent Oncle Vania sont-ils plus dignes que les grands singes ? La pièce, sous l’œil animalier de Broucaret, se transforme en tout cas en un terrain d’observation pertinent.

« S’ennuyer et ne rien faire, c’est contagieux. »

Sur scène, c’est le vide, et les quelques éléments de décor qui s’invitent de temps à autre n’y changent rien. Il n’y a là que des hommes et des femmes accablés d’ennui, progressivement agités par une crise qui se prépare depuis vingt-cinq ans. Depuis si longtemps, pour tout dire, qu’on ne saisit pas très bien ce qui motive la colère de Vania contre le Pr Sérébriakov, ni la fascination qu’exerce ce dernier sur la mère de Vania ou l’attirance d’Eléna pour Astrov. Plus précisément, toute explication psychologique semble secondaire tant les personnages sont mus par des forces lointaines qu’ils ignorent tout à fait. À l’image d’Eléna (« moi, je suis fade, un personnage épisodique »), cette petite communauté oscille entre abattement et bouffées de nerfs, autant de mouvements intérieurs qu’on perçoit dans la façon dont les acteurs s’éloignent et se rapprochent, tragiquement isolés ou ridiculement serrés, comme au moment des intermèdes chantés en chœur.

Mais c’est encore plus dans le jeu de chacun que l’on ressent cette difficulté des personnages à incarner ce qu’ils disent. C’est même la grande réussite de cette adaptation de parvenir à créer, dans les attitudes, la gestuelle et la diction, un flottement qui caractérise profondément Vania et consorts. La vérité, c’est qu’ils ne sont pas à ce qu’ils font, et les brusques accès de passion qui les soulèvent parfois ne leur offrent pas plus de consistance. L’alternance du basque et du français, en plus de distinguer l’origine et le statut social de chacun, ajouter au trouble ambiant. Les entendre passer d’une langue à l’autre en toute indifférence (sauf en de rares occasions où le bilinguisme donne volontairement lieu à des quiproquos absents du texte original) en fait des êtres quasi irréels, dissociés d’eux-mêmes et des autres, incapables d’entrer en relation.

L’engagement physique des comédiens éclaire le texte

Dans ces conditions, il reste au bon vieux médecin Astrov à déclarer que « l’état normal de l’homme, c’est d’être fêlé ». Pas fou, précise-t-il, mais fêlé, c’est-à-dire disjoint, perpétuellement en quête d’un autre ou d’une raison profonde qui donnerait un sens à sa vie. On ne verra pas autrement la manière dont les personnages se courent après, par amour ou par haine, sans jamais se trouver, sans même parvenir à se montrer compatissants les uns envers les autres. Là encore, l’engagement physique des comédiens éclaire le texte de façon percutante. La scène où Vania manque de tuer Sérébriakov (alors qu’il lui tire dessus à bout portant !) provoque l’affaissement d’Eléna, qui nous apparaît brusquement comme un pantin désarticulé.

Tout se déglingue dans cet Oncle Vania, les personnages, mais aussi l’environnement dans lequel ils évoluent. Pas de manière chaotique, mais selon une logique parallèle, irréaliste aussi, franchement drôle parfois. Ainsi des quelques objets et accessoires : le piano, par exemple, qui se met à bouger de lui-même, tantôt hostile à l’action, tantôt la précipitant. Ainsi de l’espace dans sa totalité, puisque dans cette mise en scène, ce ne sont pas les personnages qui vont à la fenêtre, mais la fenêtre qui vient à eux, pour leur permettre une tirade faussement romantique ou de simuler un regard vers l’extérieur. Les trucs du vaudeville ne sont pas loin. Les plaisirs qu’on en tire non plus. Mais c’est avant tout un drame grotesque que le Théâtre des Chimères propose, une sorte de farce jouée par des êtres qu’on croirait volontiers simples d’esprit s’ils n’étaient nos semblables. 

Sébastien Gazeau


Oncle Vania/Osaba Vania, d’Anton Tchekhov

Mise en scène et adaptation : Jean-Marie Broucaret

Traduction française : André Markowicz et Françoise Morvan

Traduction basque : Txomin Heguy

Avec : Dominique Dauge-Marty, Marc Depond, Txomin Heguy, Gilles Jolly, Guy Labadens, Muriel Machefer, Catherine Mouriec, Charlotte Maingé

Assistante à la mise en scène : Ludovic Estebeteguy

Scénographie : Sophie Bancon, Francisco Dussourd et Jean-Marie Broucaret

Costumes et accessoires : Sophie Bancon et Francisco Dussourd

Création musicale : Pascal Gaigne

Création lumières et régie générale : Bruno Paris

Régie son : Nicolas Dupéroir

Production : Production Théâtre des Chimères

Coproduction : O.A.R.A.-Office artistique de la région Aquitaine, Institut culturel basque, Scène de Pays Baxe Nafarroa, Théâtre Georges-Leygues (Villeneuve-sur-Lot), Harri Xuri (Louhossoa)

T.N.T.-Manufacture de chaussures • 226, boulevard Albert-Premier • 33800 Bordeaux

Réservations : 05 56 85 82 81 et sur www.letnt.com

Du 14 au 17 décembre 2010 à 20 h 30

Durée : 1 h 30

Spectacle en français et en basque avec surtitrage

13 € | 10 € | 8 €

Tournée :

– Pessac, 11 février 2011

– Nîmes, 22 février 2011

– Biarritz, 24 mars 2011

– Libourne, 8 avril 2011

– Narbonne, 12 et 13 avril 2011

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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