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6 mars 2014 4 06 /03 /mars /2014 02:51

Quand l’amour vous fuit


Par Jean-François Picaut

Les Trois Coups.com


Après un détour par Gorki, Éric Lacascade revient à Tchekhov et à ses anciennes amours. Le public du Théâtre national de Bretagne ne boude pas son plaisir.

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« Oncle Vania » | © Brigitte Enguérand

Éric Lacascade est artiste associé au T.N.B. depuis septembre 2011. Il a également succédé à Stanislas Nordey à la tête de l’École supérieure d’art dramatique du théâtre rennais depuis septembre 2012. Autant dire que le T.N.B. est désormais sa maison.

Une nouvelle version d’Oncle Vania de Tchekhov n’a rien en soi de bien extraordinaire. Chaque saison nous en apporte son lot. L’originalité d’Éric Lacascade est d’y avoir introduit des situations et des personnages issus de l’Homme des bois, une autre pièce de Tchekhov. On peut d’ailleurs se demander pourquoi. Certes, l’Homme des bois (1889) présente bien des similitudes avec Oncle Vania (1897). Par certains côtés, la première pièce peut d’ailleurs être considérée comme le brouillon de la seconde, mais, justement, c’est un brouillon. L’Homme des bois fut un échec cuisant, et Tchekhov retira rapidement son œuvre de la scène. Il faut croire cependant que le sujet lui tenait à cœur puisqu’il y revint. Et si cette pièce connut également des débuts difficiles, Tchekhov s’obstina, la remaniant plusieurs fois, jusqu’à ce qu’elle triomphe enfin à Moscou en 1899. La pièce aboutie est donc bien Oncle Vania. Éric Lacascade explique son travail par une sorte de souci archéologique. Il dit avoir voulu garder « la trace de ce que fut la démarche de Tchekhov pour arriver à Oncle Vania, à la façon des repentirs en peinture » et avoir eu envie de « créer un éclairage indirect sur l’édifice tchékhovien ». Dont acte. Le résultat plaide plutôt en sa faveur, même si la pièce dure sans doute un petit quart d’heure de trop.

De quoi s’agit-il ? La scène est à la campagne dans la propriété de Sonia (Sophia Alexandrovna), fille d’un premier lit du professeur à la retraite Alexandre Vladimirovitch Sérébriakov. Sonia administre le domaine avec son oncle maternel Ivan Petrovitch Voïnitzki (Oncle Vania). La mère de Vania, Maria Vassilievna Voïnitzika, grande admiratrice de Sérébriakov, vit également avec eux. Sérébriakov vient d’arriver pour sa retraite à la propriété avec sa seconde épouse, la jeune et belle Éléna Andréevna. Ajoutons le médecin Mikhaïl Lvovitch Astrov, l’homme des bois passionné par la protection et l’entretien de la forêt, et nous avons les protagonistes de l’histoire qu’entourent évidemment quelques comparses.

Un chassé-croisé amoureux

Le premier acte se passe dans le jardin. On attend l’arrivée des invités pour célébrer un évènement familial. Tout commence sur fond de chanson. Reprenant la chanson Bye Bye Love de Felice et Boudleaux Bryant, illustrée par Simon et Garfunkel, George Harrison et, plus proche de nous, par Madeleine Peyroux, les Everly Brothers chantent avec ardeur : « Bye bye love, Bye bye happiness, Hello loneliness » (Adieu amour, adieu bonheur, bonjour solitude) dans un saisissant raccourci de la pièce qui repose en grande partie sur un chassé-croisé amoureux digne d’Andromaque. Vania, longtemps fervent admirateur de Sérébriakov, à qui il a consacré sa vie en administrant le domaine et en épousant le souci de sa carrière, se rend compte tout à coup de la vacuité de l’homme. Alors qu’il arrive à un certain âge, il acquiert la certitude qu’il a ainsi gâché sa vie. Est-il possible de repartir sur de nouvelles bases ? Il voudrait y croire. Ce serait peut-être possible si la belle Éléna répondait à son amour. Mais la jeune femme, d’abord fidèle à son vieux mari, répondrait plutôt à la flamme du beau médecin Mikhaïl, avant de choisir de rester seule et de travailler à sa propre émancipation. De son côté, Mikhaïl est follement aimé de Sonia, mais il ne la voit même pas, malgré des avances sans équivoque… Chacun restera donc seul, même Maria Vassilievna Voïnitzika, enfermée dans une stérile et vaine admiration de l’égoïste et peu glorieux Sérébriakov. Tel est le sujet du quasi-huis clos des trois actes suivants.

Si nous étions encore au temps des héros, tous les éléments seraient réunis pour une tragédie. Mais nous sommes dans la (petite) bourgeoisie de la fin du xixe siècle. Nous aurons donc une comédie dramatique ou, à la rigueur, une tragi-comédie dont le symbole le plus éclatant sera le meurtre manqué par Vania. Malgré le côté amer de ce qui nous est présenté, l’humour de Tchekhov, bien servi par Lacascade, sauve la comédie.

La traduction d’André Markowicz et Françoise Morvan, conformément à leur habitude, utilise le langage le plus contemporain. C’est au point parfois que le discours de Mikhaïl, porte-parole de l’amour de Tchekhov pour la nature, prend des allures saisissantes de manifeste écologique jusqu’à la langue de bois ! Néanmoins, sa fluidité générale ne contribue pas peu au charme de cette nouvelle réalisation.

L’Oncle Vania d’Éric Lacascade se présente aussi comme un véritable festival d’acteurs : le phénomène de troupe prend ici tout son sens. Dans une distribution homogène et particulièrement efficace, il convient de distinguer quelques noms. Et on citera d’abord Alain d’Haeyer qui est un grand Vania par une diction impeccable et un jeu capable d’incarner des nuances infinies. Il faut aussi mentionner Ambre Kahan qui rend palpable l’évolution d’Éléna et toute la complexité d’une personnalité que l’on croit d’abord insignifiante. Millaray Lobos Garcia triomphe de son accent pour incarner les diverses facettes, les plus drôles et les plus poignantes, de Sonia.

Avec cet Oncle Vania, Éric Lacascade signe un retour victorieux à Tchekhov. La pièce a rencontré un énorme succès à Rennes. Nul doute que cela ne se confirme en tournée. 

Jean-François Picaut


Voir aussi « Tartuffe », de Molière (critique), Les Gémeaux à Sceaux

Voir aussi « le Tartuffe ou l’Imposteur », de Molière (critique), Théâtre national de Bretagne à Rennes


Oncle Vania, d’Anton Tchekhov

D’après Oncle Vania et l’Homme des bois d’Anton Tchekhov

Dans la traduction d’André Markowicz et Françoise Morvan, publiée aux éditions Actes Sud, coll. « Babel »

Adaptation, mise en scène : Éric Lacascade

Avec : Jérôme Bidaux (Astrov), Jean Boissery (Orlovski), Arnaud Chéron (Fédor), Arnaud Churin (Téléguine), Alain d’Haeyer (Vania), Stéphane E. Jais (Jeltoukhine), Ambre Kahan (Éléna), Millaray Lobos Garcia (Sonia), Jean‑Baptiste Malartre (Sérébriakov), Maud Rayer (Maria Vassilievna), Laure Werckmann (Youlia)

Assistante à la mise en scène : Noémie Rosenblatt

Collaboration artistique : Daria Lippi, Éric Didry

Scénographie : Emmanuel Clolus

Lumières : Philippe Berthomé

Costumes : Marguerite Bordat

Son : Marc Bretonnière

Production déléguée : Théâtre national de Bretagne (Rennes)

Coproduction : Cie Lacascade, Théâtre de la Ville (Paris), maison de la culture de Bourges

Théâtre national de Bretagne • salle Vilar • 1, rue Saint-Hélier • 35000 Rennes

Réservations : 02 99 31 12 31

www.t-n-b.fr

Du 18 février au 1er mars 2014 à 20 heures (relâche les 23 et 24 février)

Durée : 2 h 50

25 € | 11 € | 8 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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