Mercredi 3 octobre 2012 3 03 /10 /Oct /2012 02:25

Débit nerveux pour Tchekhov en colère


Par Hélène Caune

Les Trois Coups.com


Une évidence qui s’impose. Christian Benedetti veut monter l’intégralité de l’œuvre dramatique de Tchekhov avec une magnifique équipe de comédiens. « Oncle Vania », joué en alternance avec « la Mouette » en ce moment au Théâtre Athénée, est l’une des pièces de ce projet ambitieux, justifié et inspiré.

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« Oncle Vania » | © D.R.

Créées par Christian Benedetti au Théâtre Studio en 2011, la Mouette et Oncle Vania, ouvrent la saison 2012‑2013 du Théâtre Athénée avant d’être repris au Théâtre Studio d’Alfortville, puis en tournée.

Ces deux représentations constituent les premières étapes d’un projet, bien trop alléchant pour ne pas être signalé comme un évènement majeur, du traitement de Tchekhov aujourd’hui. Au Théâtre Studio et avec une équipe de comédiens intenses et engagés, Christian Benedetti ne propose pas seulement de monter l’intégralité de l’œuvre dramatique de Tchekhov. L’idée est de représenter toute l’œuvre dans l’ordre de l’écriture et de jouer une pièce par jour avec un groupe de comédiens justes et soudés, dans une mise en scène contemporaine, au débit nerveux et inspiré, qui renouvelle Tchekhov.

Pas moins que les autres pièces de Tchekhov, Oncle Vania s’attarde sur le moment où l’on prend conscience du temps qui passe, des histoires d’amour inabouties qui le remplissent, des frustrations. L’arrivée du Professeur Serebiakov et de sa nouvelle et jeune épouse Éléna Andréevna perturbe l’équilibre du domaine d’oncle Vania, qui se révèle finalement fragile.

Comédiens inspirés, éblouissante Florence Janas

Au domaine, la rencontre entre le Docteur Astrov et Éléna bouleverse un peu l’ordre établi. Rapidement, Astrov s’éprend d’Éléna, qui partage son trouble. Christian Benedetti met en scène et s’engage aussi corps et âme pour camper le Docteur Astrov. Astrov n’aime plus personne, « ni les paysans qui vivent dans la crasse, ni les intellectuels et leurs pensées mesquines ». La rencontre avec Éléna Andréevna lui redonne pourtant, ne serait‑ce qu’un instant, énergie et désir. Dans une scène où il se retrouve tout seul avec elle, son débit s’apaise pendant qu’il lui montre ses cartes exposant la destruction des forêts aux alentours, la seule chose qui l’intéresse encore.

Florence Janas, la comédienne – qui joue aussi, en alternance, Nina, dans la Mouette – donne une profondeur un peu mystérieuse au personnage d’Éléna. Elle diffuse un halo de blondeur qui colore la scène de tendresse et d’humanité. Florence Janas capte la lumière et restitue l’émotion. Magnétique, elle impose sa présence troublante.

Magnifique, elle ne fait pourtant pas d’ombre aux autres comédiens, tous exemplaires. Pierre Banderet, lui, joue avec retenue Vania, l’oncle désabusé, trop conscient qu’il a pu être « une personnalité lumineuse mais qui n’éclairait personne ». Philippe Cruzéby interprète le mari d’Éléna, Serebiakov, père absent qui retrouve sa fille Sonia. Un rôle particulièrement bien distribué avec un Serebiakov à l’air altier et sûr de lui, qui ne peut qu’être seul. Serebiakov écrit la nuit et dort le jour, dîne sans heures régulières et ne s’intéresse à personne. Ce nouveau rythme imposé au domaine exaspère la tranquille nounou. Avec ses cheveux d’un beau blanc, ceux d’une vieille dame qui ne peut être que bonne, Isabelle Sadoyan habite tendrement ce personnage. Brigitte Barilley, la grand‑mère, pour rester fidèle à Serebiakov, son gendre, s’installe dans le silence et impose une présence apaisante.

Sonia, la fille de Serebiakov et nièce de Vania, est amoureuse depuis longtemps du Docteur Astrov. Elle préférerait ne pas savoir s’il l’aime. Ne rien risquer mais, au moins, garder l’espérance. L’arrivée d’Éléna la pousse à se dévoiler. Sans effacer ce personnage un peu ingrat, Judith Morisseau lui donne une profondeur subtile. On ne sait pas vraiment pourquoi Téléguine (campé par Laurent Huon) vit au domaine avec Sonia et l’oncle Vania, mais sa présence est pourtant indispensable, comme une ouverture sur le monde extérieur.

Dans la pièce, les femmes ne sont pas écoutées, mais les comédiennes les vengent parce qu’elles offrent une magnifique interprétation de leurs frustrations.

Une parole possédée

L’équipe de comédiens est équilibrée, aérée et engagée. Dans la Mouette et Oncle Vania, le débit nerveux donné au texte de Tchekhov est une marque de fabrique de Christian Benedetti et de son équipe. C’est un parti pris justifié, haletant, mais déstabilisant, voire éreintant. Peu pédagogique, il nous laisse parfois trop peu de temps pour ressentir la profondeur du texte. Mais cette cadence donne du rythme, qui repose largement sur la qualité des comédiens. Dangereuse néanmoins, elle peut parfois faire craindre une erreur de diction, qui la romprait instantanément et ferait complètement vaciller l’instant. Ce débit qui déferle comme une colère donne aussi toute leur valeur aux silences. Cette urgence nous emporte et dit tout en une heure vingt.

La mise en scène de Christian Benedetti va à l’essentiel et travaille jusqu’à l’os ; ramassée, elle est faite de trouvailles discrètes. C’est le cas, par exemple, de la balançoire qui accueille Éléna, dans la première scène. Ce mouvement donne toute sa légèreté à la jeune femme, comme déplacée, dans un monde étranger. Benedetti n’évite cependant pas une petite lourdeur, celle des grelots de la calèche qui signe le départ de Serebiakov et d’Éléna, référence naturaliste encore trop utilisée par les metteurs en scène d’Oncle Vania. Le « sous-titre sonore » ne s’impose pas. Ce moment devrait plutôt être accompagné d’un profond silence. Un silence qui laisserait passer un ange, emportant avec lui les désagréments de la présence de Serebiakov et d’Éléna. Leur départ permet au domaine et à ses habitants de retrouver une vie réglée.

L’Oncle Vania de Christian Benedetti et de ses comédiens donne une sensibilité contemporaine à un texte vieux de plus d’un siècle. D’autant que les comédiens sont habillés comme tout un chacun aujourd’hui et changent eux‑mêmes le décor. Ils rapprochent peu à peu les meubles du bord de la scène, comme pour nous inclure encore davantage dans ces moments de la vie quotidienne, qui ne sont pourtant pas ordinaires. Avec cette équipe de création, la perspective de voir l’intégralité du théâtre de Tchekhov est réjouissante autant qu’elle semble nécessaire. 

Hélène Caune


Oncle Vania, d’Anton Tchekhov

D’après la traduction d’André Markowicz et Françoise Morvan

Créé en mars 2012 au Théâtre Studio à Alfortville

http://www.theatre-studio.com/

Mise en scène : Christian Benedetti

Assistante à la mise en scène : Elsa Granat

Avec : Pierre Banderet, Brigitte Barillet, Christian Benedetti, Philippe Cruzéby, Laurent Huon, Florence Janas, Judith Morisseau, Isabelle Sadoyan

Lumière : Dominique Fortin

Athénée-Théâtre Louis-Jouvet • square de l’Opéra - Louis-Jouvet, 7, rue Boudreau • 75009 Paris

Site du théâtre : www.athenee-theatre.com

Réservations : 01 53 05 19 19

Vendredi 28 septembre 2012 à 20 heures, samedi 29 septembre à 20 heures, mercredi 3 octobre à 20 heures, vendredi 5 octobre à 20 heures, samedi 6 octobre à 15 heures, mardi 9 octobre à 19 heures, jeudi 11 octobre à 19 heures, samedi 13 octobre à 20 heures

Durée : 1 h 20

De 7 € à 32 €

Tarif spécial Tchekhov : intégrale la Mouette / Oncle Vania : de 19 € à 43 €

Tournée :

– du 12 novembre au 1er décembre 2012 au Théâtre Studio (en alternance avec la Mouette), Alfortville (94)

– du 24 au 27 octobre 2012 au Théâtre du Beauvaisis, scène nationale de l’Oise en préfiguration, Beauvais (60)

Publié dans : France-Étranger 1998-2014 - PUBLIER UN COMMENTAIRE ? - Voir les 0 commentaires
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