Vendredi 30 septembre 2011 5 30 /09 /Sep /2011 22:10

« Ombres portées » :
la pesanteur sans la grâce


Par Laura Plas

Les Trois Coups.com


Au Théâtre de la tempête, Jean-Paul Wenzel met en scène « Ombres portées » d’Arlette Namiand. Une heure et quart qui paraît finalement longue en raison peut-être des faiblesses du texte et de certains partis pris de mise en scène très appuyés. On reste donc au niveau de la variation sur le porté, et en dépit de la qualité de certains moments et du jeu des actrices, on passe à côté de l’émotion.

ombres-portees-affiche Ombres portées, comme l’indique le pluriel du titre, présente plusieurs histoires qui ont pour point commun de présenter un homme ou une femme qui en porte un/une autre. Cet autre est vivant ou mort, il est la sœur, ou le père, l’épousée, le frère d’armes ou l’ennemi… Chaque fable est indépendante même si l’arrière-fond est souvent celui de la guerre. Jean-Paul Wenzel a choisi d’écouter le texte et d’assumer son hétérogénéité fondamentale. Avec cinq fables, il construit treize tableaux. Par ailleurs, quand il présente son travail, il se réfère à la nouvelle.

Le problème est que, justement, la nouvelle suppose une forme de réception totalement distincte de celle qui est imposée à un spectateur. Tandis que le lecteur peut reposer son recueil, s’échapper entre deux nouvelles, le spectateur, lui, est captif. Dans un même temps, relativement court, il lui faut donc passer d’une intrigue à une autre : dix minutes pour partager les tensions que suscitent les derniers soins d’un cadavre, puis dix encore pour ressentir la complicité un peu exaspérée d’une fille et de son père. Mais n’aurait-on pas besoin de plus de temps pour porter en son sein l’émotion ?

Assumer l’esthétique de la nouvelle

On aurait préféré que l’esthétique de la nouvelle (son économie, sa façon d’être tendue vers une fin, qui est parfois une chute, par exemple) se retrouve dans l’écriture d’Arlette Namiand. Or, ce n’est pas le cas. Au contraire, on peut avoir l’impression que le texte est bavard, et qu’il veut tout ou trop dire. Car des passages extra-diégétiques qui se veulent poétiques n’entrent pas assez en écho avec ce que l’on vit sur scène. De plus, de longues répliques tentent de nous expliquer ce pourquoi les personnages en sont arrivés à la situation qu’ils vivent sur scène. Pourquoi ne pas avoir assumé une écriture de l’instant, trouée ? Pourquoi sans cesse diriger l’interprétation du spectateur ?

Résultat : la mise en scène doit avoir recours à des expédients inégaux. En fait de chute, on a assiste à celle d’objets à l’issue des tableaux. C’est d’ailleurs assez systématique pour que l’on puisse s’amuser à deviner quel sera le prochain. Ces objets sont récupérés par un personnage mal défini et improbable qui s’en affuble au point de perdre forme humaine et de ressembler à un épouvantail. Quand un duo/trio a terminé sa variation sur le porté, il quitte l’espace de la scène et un autre arrive. Petit ballet dont l’aspect encore une fois sytématique est rendu plus sensible par le dispositif bifrontal. Comme à Roland-Garros, on suit les déplacements et on guette les entrées à gauche et à droite.

C’est peut-être que Jean-Paul Wenzel cherche à multiplier les placements, les entrées (avec une belle utilisation des possibles de la salle Copi) pour éviter l’impression de redondance. Parallèlement, on perçoit sa volonté de redonner de la cohérence à la pièce par un travail de suture. Le metteur en scène maintient en scène un musicien et une chanteuse qui interviennent de manière récurrente entre des tableaux pour assurer la transition. La voix de la chanteuse est belle d’ailleurs, mais la musique s’impose trop, notamment en raison d’un volume très élevé : elle écrase plus qu’elle ne collabore avec le texte.

La grâce fugitive

Il y a pourtant quelques beaux moments dans le spectacle : le prologue où le spectateur se concentre sur la voix face à un plateau dépouillé, où son regard suit un fil fragile, une lueur qui montre que, avec rien, on fait beaucoup. On pense aussi au passage où Jenny Mutela parvient sans un mot à traduire la dépendance, la transe. De manière générale, les variations trouvent leur tempo si on leur laisse du temps. Les quelques fois où une scène est continuée, on sent poindre le rire, l’émotion. C’est particulièrement vrai quand Jenny Mutela et Lou Wenzel sont en scène. Ce n’est pas que leurs partenaires de jeu déméritent, mais ces deux femmes allient une force et une fragilité, une volonté tenace et une douceur qui disent l’ambiguïté de la figure du porté : porter un corps entre la vie et la mort a souvent été le lot des femmes. De temps en temps, donc, l’ombre de la mort, le poids de la vie nous apparaissent, assez pour regretter que l’ombre s’efface et que la grâce soit si fugitive. 

Laura Plas


Ombres portées, d’Arlette Namiand

Éd. Les Solitaires intempestifs

Mise en scène : Jean-Paul Wenzel

Avec : Frédéric Baron, Arthur Igual, Yedwart Ingey, Jenny Mutela, Anne Rebeschini, Lou Wenzel

Scénographie : Jean-Paul Wenzel

Collaboration chorégraphique : Thierry Thieû-niang

Costumes : Cissou Winling

Son : Philippe Thivillier

Technicien son : Christophe Marraud

Lumière : Thomas Cottereau, assisté de Claire Gondrexon

Création musicale et interprétation : Manuel Costa, Élise Montastier Costa (groupe Olen’k)

Régie : Gilles David, Yann Nedelec

Affiche : Anne Delaunay

Théâtre de la Tempête • la Cartoucherie • route du Champ-de-Manœuvre • 75012 Paris

Site du théâtre : www.la-tempete.fr

Réservations : 01 43 28 36 36

Du 7 septembre au 2 octobre 2011, du mardi au samedi à 20 h 30, le dimanche à 16 h 30

Durée : 1 h 15

18 € | 14 € | 10 €

Publié dans : France-Étranger 1998-2014 - PUBLIER UN COMMENTAIRE ? - Voir les 0 commentaires
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