Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
26 septembre 2010 7 26 /09 /septembre /2010 13:16

Oh, le beau spectacle
que cela aurait pu être !


Par Lorène de Bonnay

Les Trois Coups.com


Robert Wilson, dont la reprise de « l’Opéra de quat’sous » il y a quelques mois au Théâtre de la Ville a subjugué le public, présente actuellement à l’Athénée sa lecture de « Oh les beaux jours » de Beckett. Après la mythique Madeleine Renaud, c’est au tour d’Adriana Asti de camper l’inoubliable Winnie. Le défi est beau, mais le spectacle déçoit en partie.

oh-les-beaux-jours luciano-romano

« oh les beaux jours » | © Luciano Romano

Beckett voulait infuser la poésie dans le théâtre – « une poésie en suspens dans le vide et qui prenne un nouveau départ dans un nouvel espace ». Naturellement, « Bob », metteur en scène des signes, plasticien, s’est toujours senti proche de l’univers du poète. Il a eu la chance d’être félicité par lui de l’aspect « fragmenté » et « non séquencé » de l’une de ses premières pièces. Robert Wilson a bien sûr assisté à l’une des représentations de Oh les beaux jours – spectacle créé à l’Odéon en 1963 par le couple Renaud-Barrault. Comme beaucoup, il a vibré devant l’interprétation phénoménale de Madeleine Renaud, transporté par sa diction précise, sa voix cristalline.

Trente-cinq ans plus tard, il ose enfin monter son Beckett. Oh les beaux jours a été écrit entre 1960 et 1961, et traduit en français par l’auteur en 1962. Son titre emprunte à un poème de Verlaine extrait de Colloque sentimental : « Oh ! les beaux jours de bonheur indicible ». La pièce met en scène un couple vieillissant dans un désert d’herbe brûlée : la femme de cinquante ans, Winnie, est comparée par Beckett à « un oiseau avec du mazout sur les plumes », car elle est enterrée dans un « mamelon » jusqu’à la taille. Chaque jour, elle s’extasie sur les « bontés » qu’elle reçoit du ciel : « Oh, quel beau jour ça aura été quand même ! ». Pour l’aider à « tirer sa journée », à tenir bon, elle accomplit une série de rituels : sortir des objets de son sac, déployer son ombrelle, parler, prier, chanter.

L’ensevelissement progressif du corps

En somme, avec son ton enjoué et une frivolité qui l’incite à considérer le bon côté des choses, elle incarne le principe aérien de la pièce. Surtout face à Willie (la tortue, dixit Beckett) qui rampe, rentre dans son trou, ne parle presque pas, et dont le corps se réduit à quelques métonymies (un crâne ensanglanté, une main, un doigt). Cela dit, il existe aussi en Winnie un mouvement descendant. Sa mémoire flanche, sa vue baisse, elle entend des bruits, des cris. Elle radote à propos de « vieux style », de souvenirs d’enfance ou d’un couple de revenants. Elle a peur que sa chair « ne soit réduite en cendres », « calcinée par la chaleur accablante ». Lucide, elle sait que la fin approche. Ses épanchements lyriques vers le ciel (sous formes de prières, de souvenirs amoureux, du chant de la Veuve joyeuse) s’opposent à la fouille crispée du sac noir, à la pesanteur de la solitude et du temps qui passe, à l’ensevelissement progressif du corps dans le mamelon (d’abord les jambes, puis le tronc).

Robert Wilson devait donc trouver une comédienne d’envergure pour incarner la profonde humanité de Winnie. En choisissant Adriana Asti (dirigée au théâtre ou au cinéma par Strehler, Visconti, Pinter, Pasolini, Buñuel… et couronnée de récompenses), il ne s’est pas trompé. La comédienne possède une énergie, un sens du rythme et une gestuelle (à la fois comique et tragique) hors pair. Ses « grands yeux toujours à l’écoute » servent très justement son personnage, puisque le regard est un motif essentiel de la pièce : Winnie veut être regardée par Willie ; elle sait que dans un couple, on ne « voit » pas forcément l’autre. Même lorsqu’elle se retrouve enterrée jusqu’au cou, dans le deuxième acte, ses yeux conservent une vie exceptionnelle – soulignés par des mimiques et un maquillage expressionniste (fard blanc et cernes noirs) très pertinents. En outre, la pièce s’achève sur un ultime regard d’amour entre Willie et Winnie – seul lien dans cet espace infernal.

Winnie peuple le désert de sa solitude

Mais, outre les yeux, ce qui caractérise surtout Winnie, c’est la parole. Son corps, mangé par le mamelon, n’est plus qu’une voix, une succession de vocables. Elle déverse le plus de mots possible avant que ces derniers ne la « lâchent ». Avant « les heures noires ». En parlant sans cesse (à elle-même, à Willie, au public), elle peuple le désert de sa solitude. Or l’accent italien d’Adriana Asti fait écran à cette parole, la rend opaque. La diction, qui déplace les accents toniques, confère une musicalité étrange aux mots. Et l’amplification vocale n’arrange rien… On a du mal à entendre, à comprendre ce qui constitue l’essence même de la pièce de Beckett. Quelle amère déception !

Pourtant, la scénographie est remarquable. Elle éclaire des aspects précis du texte. La lumière blanche qui change brutalement souligne la gamme d’émotions qui gagne Winnie (et que les didascalies signalent). La stylisation du décor (avec les jeux de lignes, les couleurs blanc, bleu mystique, gris, noir, ou encore le néon en forme d’éclair) rend compte de cet espace symbolique (l’enfer humain) où s’agitent les personnages. Le cratère calciné, aux arêtes tranchantes qui se découpent sur l’écran disposé au fond de la scène, figure ce « brasier féroce » qui terrifie Winnie, qui l’aspire, l’incendie, la transforme en cendres. La lumière crue qui jaillit du cratère et auréole son visage rappelle la vitalité qui émane encore du personnage et s’accorde avec ses paroles : « sainte lumière » ; « noire plongée » ; « faire surface ».

Quant aux bruits d’orage ou de vent en guise de « sonneries du réveil et du sommeil » évoquent l’hostilité de la nature. Les objets que Winnie sort de son sac (comme la brosse à dents) sont hypertrophiés pour insister sur le fait qu’ils ont une vie propre, dans ce monde fragmenté. Le tableau figurant de jolies montagnes bordées d’une plaine verdoyante sous un ciel bleu azur qui « descend », au moment où les « merveilleux » souvenirs de Winnie remontent, est une belle trouvaille. Bref, Wilson offre là une lecture fine et intelligente de la pièce. Son parti pris de faire jouer Adriana Asti de façon très théâtrale, qui induit une distanciation, est également intéressant : derrière Winnie, on sent l’actrice vieillissante en quête de parole, de regard, de public. En somme, quelle belle soirée cela aurait pu être, d’écouter et d’entendre Adriana Asti en Winnie, si nous étions tous italiens… 

Lorène de Bonnay


Oh les beaux jours, de Samuel Beckett

Éditions de Minuit, 1963

Mise en scène, scénographie, conception lumières : Robert Wilson

Dramaturgie : Ellen Hammer

Avec : Adriana Asti, Giovanni Battista Storti

Création costumes et maquillages : Jacques Reynaud

Création lumière : A.-J. Weissbard

Son : Peter Cerone

Athénée - Théâtre Louis-Jouvet • square de l’Opéra - Louis-Jouvet, 7 rue Boudreau • 75009 Paris

Réservations : 01 53 05 19 19

www.athenee-theatre.com

Du 23 septembre au 9 octobre 2010, à 19 heures le mardi, sinon à 20 heures, dimanche à 15 heures, relâche le lundi

Durée : 1 h 45, avec entracte

30 € | 13 €

Partager cet article

Repost 0
Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
commenter cet article

commentaires

Rechercher