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14 avril 2010 3 14 /04 /avril /2010 15:43

L’humour et l’humanité


Par Jean-François Picaut

Les Trois Coups.com


Pour sa quatorzième édition, le festival Mythos (Rennes du 6 au 11 avril 2010) ne faillit pas à sa tradition en présentant 47 spectacles différents pour 70 représentations. Il accueille, dans 15 salles de la ville et de Rennes métropole comme sous son chapiteau installé en plein cœur du Thabor (ce parc mythique du centre-ville rennais), tout ce que le spectacle vivant offre comme variété de « paroles traverses » (c’est aussi le nom de l’association qui porte le festival). Comme d’habitude, on y entendra beaucoup de conteurs, c’est sa vocation première, mais on y croisera également tout un monde interlope au croisement du récit, de la chanson, de la poésie, du slam, etc. Un public, jeune souvent, très fidèle, fait de ce festival de début de printemps un grand lieu d’échanges et de convivialité.

Oh boy ! : le théâtre conjugué au presque parfait

Oh boy ! est une adaptation du livre éponyme de Marie-Aude Murail, auteur de livres pour la jeunesse (« écrivain pour non-lecteurs », dit-elle), dont le succès ne se dément pas depuis vingt ans. Le parti pris de l’adaptatrice (Catherine Verlaguet) et du metteur en scène (Olivier Letellier) est audacieux : réaliser un théâtre de récit et d’objets pour enfants à partir de 9 ans et adultes. La performance de l’interprète unique (Lionel Erdogan) frôle la perfection.

L’histoire est celle de la famille Morlevent : le père a disparu, la mère « s’est décédée » (suicidée). Barthélémy, 26 ans, sans emploi fixe, homosexuel, abandonné par le père, et sa demi-sœur, Josiane, 37 ans, ophtalmologue, sont convoqués par une juge des tutelles pour voir à qui sera confiée la tutelle des trois autres enfants (Siméon, 14 ans et surdoué, Morgane, 8 ans, et Venise, 5 ans). Contrairement à sa propre attente, Barthélémy commence à s’attacher aux enfants, mais voilà qu’on lui annonce que Siméon est atteint de leucémie. La situation est chargée, mais c’est souvent ainsi chez Marie-Aude Murail, qui échappe au pathos par l’humour.

Olivier Letellier et Catherine Verlaguet ont choisi de nous faire raconter le roman par un narrateur qui est aussi personnage, Barthélémy, et qui donne également la parole à ses frères et sœurs, à la juge, etc. à travers des objets. Le jeu de Lionel Erdogan est très fluide et rapide, virevoltant même, ce qui contribue à la légèreté de la pièce, malgré le thème qui pourrait facilement tourner au mélo. Les pirouettes verbales de Marie-Aude Murail et de son adaptatrice contribuent également à dédramatiser la situation quand elle devient insoutenable. L’utilisation des objets, de la lumière et de la musique y ajoute une aura poétique fort bienvenue.

Les spectateurs, surtout les plus jeunes, ne boudent pas leur plaisir. D’où vient alors qu’un sentiment de gêne, fugace, empêche qu’on se laisse aller totalement à partager leur contentement ? Sans doute, l’impression qu’on cède, parfois, à la tentation de souligner un peu trop les choses ou d’aller chercher un peu trop le jeune lecteur ou spectateur.

Que cela ne vous empêche pas d’aller admirer la performance de Lionel Erdogan, un comédien bourré d’énergie, imposant à la pièce un rythme soutenu et habile à l’extrême dans l’art des ruptures de ton. Un jeune artiste qu’on suivra avec attention.

je-baise-les-yeux kit-brown

« Je baise les yeux » | © Kit Brown

Je baise les yeux, de Gaëlle Bourges : provocants bijoux d’humour et d’humanité

La proposition de Gaëlle Bourges pour ce festival ne manque pas d’originalité : une conférence-spectacle consacrée au théâtre érotique et, principalement, à une de ses disciplines, l’effeuillage, plus prosaïquement appelé strip-tease. La danseuse-chorégraphe se propose d’en explorer les us et coutumes, les figures imposées, sans négliger sa philosophie ni ses aspects psychanalytiques, sociologiques ou artistiques, du côté des interprètes comme des spectateurs ou clients.

Avec intelligence, Gaëlle Bourges démine son spectacle dès les premiers instants puisque les spectateurs sont accueillis dans une salle disposée pour une conférence, avec trois femmes nues assises derrière une table, chacune ayant devant elle un micro, un chevalet avec son nom et une bouteille d’eau. Gaëlle Bourges porte même une longue barbe postiche et Mlle Blaise arbore une superbe paire de lunettes, objet très érotique comme l’on sait. Un quatrième personnage masculin introduit le colloque avec le ton doctoral qui convient. À l’inverse de ce qui se passe dans le strip-tease, le corps nu est donc offert d’entrée, au lieu de procéder d’un dévoilement mis en scène, et les trois femmes finiront habillées.

Autre habileté, le prétendu colloque est un pastiche et non une parodie outrancière, ce qui permet une véritable discussion, en partie issue de l’expérience des trois jeunes femmes. Celles-ci incarnent, chacune, un type d’artiste érotique. On peut distinguer, schématiquement : la « hardeuse » théoricienne, l’intellectuelle petite-bourgeoise qui a jeté sa gourme et la fille sans façons. Le texte est souvent cru, jusqu’à la précision quasi clinique, mais l’ironie et l’humour désarment bien vite le malaise qui pourrait s’instaurer.

Les quatre personnages jouent leur rôle de façon très convaincante et parviennent à faire passer un souffle frais d’humanité dans cette évocation d’un monde que l’on perçoit souvent comme glauque. S’il fallait exprimer des regrets, le premier serait, sans aucune équivoque, la part congrue dévolue à la danse, car les artistes ont du talent. Quant au second, il tient aux conditions matérielles de la représentation : l’utilisation quasi exclusive de l’avant-scène pour les performances de danse a privé un tiers des spectateurs de tout ce qui était évolution au sol.

Cela n’empêche pas de recommander (chaudement ?) ce spectacle qui paraît incongru, mais qui a reçu les faveurs justifiées du public pour sa profonde gaieté, son humanité et le talent de ses interprètes. 

Jean-François Picaut


Festival Mythos, Rennes du 6 au 11 avril 2010

Festival des arts de la parole

Festival Mythos • 57, quai de la Prévalaye • 35000 Rennes

+33 (0)2 99 79 00 05 / télécopie + 33 (0)2 99 79 26 07

www.festival-mythos.com

info@festival-mythos.com/

Association Paroles traverses

Présidente : Magali Julien

Directeur artistique : Maël Le Goff

Oh boy !, d’après le roman de Marie-Aude Murail

Adaptation : Catherine Verlaguet

Mise en scène : Olivier Letellier

Avec : Lionel Erdogan

Création lumière : Lionel Mahé

Création sonore : Mikaël Plunian

Production : le Théâtre du Phare (94)

Production déléguée : Ici même • 57, quai de la Prévalaye • 35000 Rennes

Contact : muriel.bordier@icimeme.fr

Théâtre La Paillette • 2, rue du Pré-de-Bris - 6, rue Louis-Guilloux • 35000 Rennes

Réservations : 02 99 59 88 86

www.la-paillette.net

Mercredi 7 avril 2010 à 18 heures

Durée : 1 h 30

20 € | 14 € | 8 €

Je baise les yeux, de Gaëlle Bourges

Avec : Alice Roland, Gaspard Delanoë, Marianne Chargois, Gaëlle Bourges

Musiques : Arditi, Chicane, Koko Taylor & Willie Dixon

Lumière : Béatrice Le Sire

Créé aux Antipodes à Brest les 27 et 28 février 2009

Avec le soutien du Quartz, scène nationale de Brest

Contact : Béatrice Horn | beatricehorn@free.fr

01 40 03 91 60 | mobile 06 81 46 44 22

Université Rennes II, auditorium « Le Tambour », avenue Gaston-Berger • 35000 Rennes

Durée du spectacle : 1 heure

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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