ACCUEIL | POURQUOI CE JOURNAL ? | L’ÉQUIPE DES RÉDACTEURS | LE LIVRE D’OR | NOUS ÉCRIRE | NOUS SUR FRANCE CULTURE | NOUS SUR « LE MONDE »
« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Vivre livre ou mourir
La compagnie La Sentinelle continue d’explorer la révolte poétique d’Henri-Frédéric Blanc en proposant une nouvelle adaptation de son roman paru en 1995, « Nuit gravement au salut ». Enlevée et drôle, cette dénonciation du cynisme d’un certain milieu littéraire recèle une inquiétude sur la corruption qui en fait plus qu’une simple comédie.
Léa Belmont est superbe dans sa robe de soirée noire. Son éditeur, Victor Pontier, l’a invitée dans un restaurant chic pour mettre au point avec elle les derniers détails concernant un contrat. Le signer au plus tôt est primordial pour elle, non qu’elle soit âpre au gain – elle défend une vision très pure de la littérature –, mais la maladie de son fils nécessite une opération urgente et coûteuse. Victor Pontier n’a pas l’intention de laisser passer une aussi belle occasion, et entend bien obtenir quelque contrepartie concrète à la publication rapide de ce nouveau roman.
Les personnages paraissent donc de prime abord à la limite de la caricature et du manichéisme facile : d’un côté, l’éditeur, vil marchand de phrases creuses et cynique, et de l’autre, l’auteur, artiste ne vivant que pour l’idéal de son œuvre. Si cette répartition des rôles permet à Henri-Frédéric Blanc de lancer quelques saillies bien senties sur un phénomène réel, et pour lequel l’amateur de lettres ne peut ressentir qu’inquiétude ou tristesse – le traitement de la littérature comme un produit de consommation de masse –, elle ne permet pas d’entrer dans le détail de relations en réalité bien plus ambiguës et complexes. Elle a néanmoins le mérite de mettre à nu les rapports de force qui s’y exercent souvent, et de les exacerber jusqu’à en extraire le pus noir.
La machine infernale est en marche
Le véritable sujet de cette pièce ne serait donc pas véritablement la littérature et son rapport à l’argent, ni les compromissions qu’impliqueraient les relations entre éditeur et auteur, mais la violence qu’exerce tout pouvoir. Car, quand bien même la culture ne serait qu’un cache-sexe, nous n’avons pas affaire ici à une scène de séduction, mais à une scène de harcèlement. Et la violence que subit Léa a un nom, clairement évoqué dans la pièce : c’est une forme de viol. Ce viol prend même une tournure diabolique lorsque Victor s’attaque de front aux convictions intimes de Léa, à sa foi religieuse. Il ne s’agit plus là seulement de la posséder, mais de la ravager, de la réduire en miettes, pour le seul plaisir d’exercer sa domination jusqu’au bout.
« Nuit gravement au salut » | © Christophe Castejon
Ce qui se joue réellement derrière ce vernis de culture, dans cette ambiance cosy, ne serait donc pas la montée d’un désir sexuel, mais la montée d’une pulsion de mort, d’une volonté d’anéantissement de la pauvre Léa. Il ne s’agit pour Victor, ni plus ni moins, que de la soumettre entièrement à sa volonté, de la vider de toute substance personnelle. On aurait envie de dire à Léa de se lever de table et de fuir, mais on se souvient, presque douloureusement, que cela lui est impossible : elle doit sauver son enfant, elle doit signer ce contrat. Terrible jeu du chat et de la souris qui se déroule sous nos yeux avec l’implacabilité du destin des Anciens. La machine infernale est en marche. Des os seront broyés.
Un burlesque paradoxal
La grande réussite de cette pièce est de combiner cette trame très sombre avec une écriture précise et alerte, pleine de sous-entendus et de facéties. Car la montée en puissance du danger pour Léa ne remet jamais en question la drôlerie de ce texte, servie par des comédiens excellents. Ludovic Laroche sert avec maestria un Victor Pontier tour à tour fat, grotesque, cynique, manipulateur et violent. Karine Poitevin, qui joue une Léa attentive et prudente (sa principale stratégie de défense consiste à feindre en effet de ne pas voir où l’on veut la mener), fait éclater en plusieurs occasions sa forte personnalité et parvient à créer pour elle une réelle empathie.
Ce duel quasi statique (ces deux acteurs sont assis à une table ronde et ne se lèvent presque jamais) est scandé par les interventions burlesques d’un serveur improbable, expert ès escargots et poète fantaisiste, joué par un très bon Pierre-Michel Dudan. Ses va-et-vient emphatiques et stylés apportent avec à-propos mouvement et légèreté à une conversation qui devient chaque minute plus tendue. On lui doit les moments les plus drôles de la pièce, et il gratifie les spectateurs d’une voix par ailleurs excellente.
Nuit gravement au salut peut donc se prévaloir d’être de ces pièces où l’on trouve mêlées avec art, dans la tradition du meilleur théâtre romantique, des réalités qui logiquement s’excluraient : rire franc et destin écrasant, envolées de poésie pure et réalités sordides. Mais ce spectacle est surtout de ceux où tous, auteur, metteur en scène et acteurs, ont manifestement mis tant d’eux-mêmes et de leurs convictions qu’on ne peut que se sentir concerné. ¶
Vincent Morch
Les Trois Coups
Voir aussi la critique de Vincent Cambier pour les Trois Coups
Nuit gravement au salut, d’Henri-Frédéric Blanc
Adaptation et mise en scène : Ludovic Laroche, assisté de Karine Poitevin
Avec : Pierre-Michel Dudan, Ludovic Laroche, Karine Poitevin
Création lumière : Christian Drillon
Les Déchargeurs • 3, rue des Déchargeurs • 75001 Paris
Réservations : 0 892 70 12 28
Du 5 janvier au 13 mars 2010 à 21 h 30, relâche les lundi et dimanche
Durée : 1 h 20
18 € | 14 € | 10 €
« Les Trois Coups », c’est un journal en ligne, bien sûr. Mais c’est aussi une association, qui a besoin d’être soutenue par des adhérents.
Lire la suite.
Derniers commentaires