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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
En direct du Festival et du Off d’Avignon 2012
Une affaire d’initiés ?
Christophe Honoré, que le grand public connaît surtout comme cinéaste, a entrepris de faire revivre sur scène un épisode marquant de la vie des lettres françaises dans les années 1950 et 1960 : le nouveau roman. Peut‑on rendre sensible une querelle littéraire ? Les enjeux d’un tel débat peuvent‑ils intéresser d’autres personnes que des initiés ? Telles sont quelques‑unes des questions posées par ce spectacle présenté au Festival d’Avignon.
« Nouveau roman »
© Christophe Raynaud de Lage | Festival d’Avignon
Si l’on en croit le prologue, Christophe Honoré aurait conçu une profonde admiration pour Marguerite Duras dès ses années d’adolescence au collège Édouard-Herriot à Rostrenen (Côtes-d’Armor). Il est probable qu’il a fait connaissance avec les autres auteurs du nouveau roman lors de ses études universitaires à Rennes, où de nombreux professeurs prestigieux en étaient férus. Toujours est‑il que c’est ce groupe d’écrivains (Alain Robbe‑Grillet, Claude Simon, Claude Mauriac, Claude Ollier, Robert Pinget, Michel Butor, Samuel Beckett, Marguerite Duras et Nathalie Sarraute) et leur éditeur, Jérôme Lindon qu’il met en scène dans sa nouvelle création, Nouveau roman.
Le nouveau roman, qu’est‑ce que c’est ? Un courant ou une école littéraire, un groupe de romanciers identifiés par leur appartenance aux éditions de Minuit et par une photo de 1959 qui les réunit tous avec leur éditeur, à l’exception de Butor et Duras. On les retrouve tous sur le plateau, sauf Beckett dont on parle beaucoup. Sagan, dont le succès est contemporain, fait une apparition, et une place a été faite à Catherine Robbe‑Grillet, l’omniprésente épouse d’Alain.
Remettre en cause l’illusion réaliste
À l’image d’un des ses personnages dont l’un des points communs était de remettre en cause l’illusion réaliste portée par la littérature romanesque du xixe siècle, Christophe Honoré combat cette illusion en faisant représenter des hommes et des femmes, d’âge mûr pour la plupart, par de tout jeunes comédiens et quelques hommes par des femmes. Le plus surprenant dans ce domaine est le personnage de Duras interprété par une actrice qui paraît vraiment très jeune et dont la voix a gardé des traits enfantins.
Ne donner à voir et à entendre que les débats qui agitaient les nouveaux romanciers eût été lassant, même si ces disputes étaient vives, au grand dam de Robbe‑Grillet avec son goût du commandement et ses rêves de chef d’école. Si les tenants du nouveau roman étaient unanimes pour remettre en cause les conventions romanesques du passé, leurs critiques et l’objet même de ces critiques divergeaient souvent et parfois profondément. Les controverses étaient pointues, il arrivait qu’elles fussent absconses. Christophe Honoré a bien vu le piège, et s’il nous fait assister à ces débats, c’est sans trop insister. Heureuse initiative qui lui épargne de tomber dans la caricature et une forme d’ironie aussi facile que démagogique.
Combattre la mythification
Pour éviter un excès d’abstraction et nous faire entrer dans l’intimité du groupe, Christophe honoré a imaginé de nous faire entendre quelques passages d’œuvres romanesques. C’est également une initiative opportune, car, si les querelles sont mortes, les livres restent. Cependant, comme cela n’eût pas suffi à donner chair aux personnages et à la pièce (notion que les nouveaux romanciers eussent vomie !) l’auteur et metteur en scène nous fait assister à la vie sociale du groupe : leurs relations entre eux, avec leurs proches parfois, leur éditeur, leurs confrères, la critique et le système littéraire. On pourrait reprocher à cet aspect de la pièce son caractère anecdotique, people diraient certains. La manière dont Christophe Honoré traite ce matériau échappe au reproche de facilité ou de futilité, nous semble‑t‑il. Au contraire, elle participe à l’information du spectateur sur la réalité de la vie littéraire et contribue à combattre la mythification qui l’entoure parfois, ce qui était aussi un des objectifs des nouveaux romanciers.
Notre propre formation nous empêche de trancher la question d’un spectacle élitiste sur une littérature pour initiés. Il nous semble pourtant que le très petit nombre de spectateurs qui a quitté la cour du lycée Saint‑Joseph pour cette représentation de trois heure trente, entracte inclus, plaide contre ce reproche d’élitisme qu’on entend parfois formuler.
Grâce à des techniques proches du cinéma dans l’usage de la vidéo et dans un découpage scénique qui tient du montage, grâce aussi au talent de la jeune troupe qui le porte entre décontraction et engagement, on peut dire que Christophe Honoré a réussi à rendre hommage aux auteurs du nouveau roman, sans tomber dans l’hagiographie, tout en donnant peut‑être ses lettres de noblesse à un nouveau genre, le théâtre documentaire. ¶
Jean-François Picaut
Les Trois Coups
Nouveau roman, de Christophe Honoré
Mise en scène : Christophe Honoré
Avec : Brigitte Catillon, Jean‑Charles Clichet, Anaïs Demoustier, Julien Honoré, Annie Mercier, Sébastien Pouderoux, Mélodie Richard, Ludivine Sagnier, Mathurin Voltz, Benjamin Wangermee
Scénographie : Alban Ho Van
Lumière : Rémy Chevrin
Vidéo : Rémy Chevrin, Christophe Honoré, Baptiste Klein
Costumes : Coralie Gauthier
Assistant à la mise en scène : Sébastien Lévy
Cour du lycée Saint‑Joseph • 84000 Avignon
http://www.festival-avignon.com/fr/Spectacle/3356
Du 9 au 17 juillet 2012 à 22 heures ; relâche les 10 et 14 juillet 2012
Durée : 3 h 30, avec entracte
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