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26 mars 2013 2 26 /03 /mars /2013 17:35

Pleins jeux


Par Trina Mounier

Les Trois Coups.com


Sa toute dernière création, « Nos amours bêtes », illustre parfaitement la volonté de Fabrice Melquiot, nouvellement nommé à la direction du Théâtre Am stram gram pour l’enfance et la jeunesse, de faire dialoguer les arts. Elle prouve aussi que le théâtre jeune public peut être diablement intelligent…

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« Nos amours bêtes » | © Élisabeth Carecchio

Pour mettre en scène un texte très librement inspiré d’un conte traditionnel finlandais, la Peau de la phoque, il a fait appel à une toute jeune chorégraphe italienne, Ambra Senatore, et à une poignée d’acteurs-danseurs-acrobates. Cinq comme les cinq doigts de la main tant leur réunion semble aller de soi : il faut dire que ces cinq-là s’entendent comme larrons en foire.

Pour tout décor quelques gros galets qui vont représenter « une plage du Sud dans un pays du Nord », la mer, ses jeux, ses rires, ses phoques… aglagla… Dans ce pays et sur cette plage, un marin découvre que de jeunes phoques s’ébrouent, dansent, nus, après avoir laissé leur peau à l’entrée de la grotte… Il en dérobe une. Celle à qui cette peau appartient pleure, nue, et le séduit… S’ensuivra une belle et monstrueuse histoire d’amour entre l’homme et son amour bête, sa belle bête, avec mariage et enfants… jusqu’à ce qu’elle reparte vers le large…

Ce conte fait l’objet d’une évocation à la fois très légère, à peine racontée, et répétitive. Il revient comme le leitmotiv d’une partition éclatée en une multitude de bulles de savon et d’éclats de rire. À la fois important et secondaire. Important, car il est prétexte à digressions sur cette peau qui nous distingue, nous isole, nous protège, sur notre relation à l’autre, l’animal, venu d’un autre élément, d’une autre contrée, mais aussi notre fétiche, notre double. Cette peau qui sait parler de nudité, de sensualité, d’interdit… Important, car il rappelle d’autres légendes du Grand Nord, comme cette Petite Sirène que les danseurs miment à plusieurs reprises, dans sa posture immortalisée par le sculpteur Edward Eriksen… Car le conte disparaît puis réapparaît d’un bout à l’autre du spectacle.

Et pourtant secondaire, car le vrai sujet semble bien être le théâtre, ou peut-être l’enfance, ses jeux, ses mimes, sa capacité commune à s’emparer d’un objet, fût-il le plus incongru, le plus concret, comme ces chaussettes qui deviennent tutus, pour le transformer, l’embellir, puis le lâcher, l’oublier…

De l’insolite à la jubilation

Dès le début du spectacle, et même avant qu’il ne commence, les cinq danseurs complotent, font des messes basses, regardent en douce le public, rient, se poussent, se coursent : ils jouent. Au loup, à cache-cache, au voleur et surtout à un, deux, trois, soleil… Il y en a qui trichent, il y a des gages et puis c’est pas du jeu, ça part dans tous les sens, ça va à toute vitesse, et voilà une salle pleine de jeunes spectateurs embarqués qui crient comme à Guignol, complices et ravis. Ce n’est d’ailleurs pas une des plus minces réussites de cette jeune troupe que d’être capable de susciter la spontanéité des jeunes spectateurs, de les sortir de leur rôle pour en un tournemain ramener le calme, restaurer le silence et l’écoute. Lui faisant faire l’expérience du dedans et du dehors. Du grand art…

Ils sont formidables, ces deux garçons et ces trois filles, Aline Braz da Silva, Antonio Buil, Arnaud Huguenin, Madeleine Piguet-Raykov, Barbara Schlittler. Ils savent tout faire avec leur corps : les crabes, les phoques, les poissons, les chats, les loups et, surtout, le plus difficile : les enfants. Les uns miment, avec un humour formidable, une précision incroyable, les autres doivent deviner… Avec leur bouche, ils font les bruitages, et c’est drôle, vivant, joyeux. Il faut dire qu’une bonne partie du texte est construite sur des onomatopées, des jeux de mots, des glissements, des ritournelles. Où l’on se prend à admirer la prodigieuse inventivité du langage de Fabrice Melquiot.

Lorsque arrive la fin du spectacle, point d’applaudissements, mais des milliers de mercis criés dans la salle par les enfants. Preuve qu’ils ont reçu cinq sur cinq la magie du spectacle, mais aussi sa grande générosité. 

Trina Mounier


Nos amours bêtes, création du Théâtre Am stram gram à Genève, d’après le conte islandais la Peau de la phoque

Dès 6 ans

Chorégraphie et mise en scène : Ambra Senatore

Texte et dramaturgie : Fabrice Melquiot

Avec : Aline Braz da Silva, Antonio Buil, Arnaud Huguenin, Madeleine Piguet‑Raykov, Barbara Schlittler

Création musicale et sonore : Nicolas Lespagnol-Rizzi

Lumières : Joël Lhopitalier

Assistantes à la mise en scène : Caterina Basso, Elisa Ferrari

Costumes : Cécile Choumiloff, assistée de Cholé de Senarclens

Remerciements à Catherine Wenger, Alexis Faure, Cécile Germain Titüpron

Coproduction Théâtre de la Ville-Paris

Am stram gram est suventionné par la ville de Genève et par la république et le canton de Genève

T.N.G.-C.D.N. • 23, rue de Bourgogne • 69009 Lyon

www.tng-lyon.fr

04 72 53 15 15

Du 23 mars au 28 mars 2013, le mardi 26 à 19 h 30, jeudi 28 à 14 h 30

Durée : 1 heure

Tournée :

– Les 3 avril et 4 avril2013 : Le Manège, Reims

– Du 6 avril au 13 avril 2013 : Paris, Théâtre de la Ville-Les Abbesses

– Le 15 avril 2013 : Théâtre Gabriel-Robinne, Montluçon, C.D.N. Auvergne

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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