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20 avril 2014 7 20 /04 /avril /2014 17:29

Slamer pour oublier


Par Aurore Krol

Les Trois Coups.com


Au cœur de « Nés poumon noir », il y a un texte fortement narratif, écrit et interprété par le rappeur Mochélan. Mais la performance musicale n’est pas la seule dimension du spectacle, qui possède une force dramaturgique et une richesse scénographique singulière. L’un des évènements remarquables du festival Mythos.

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« Nés poumon noir » | © Leslie Artamonow

Tu sais que tu viens de Charleroi quand ta ville a été classée la plus moche au monde par un grand journal américain, quand les bâtiments industriels n’en finissent plus de devenir des ruines et que tu traînes ta jeunesse avec déjà beaucoup trop de désillusions. Et tu sais que tu as moins de 30 ans quand le numéro de Pôle emploi est en tête de ton répertoire téléphonique, que tu t’es habitué à discuter avec des voix robotisées et que tes réponses permettront – ou non – la délivrance d’un passe-droit vers un conseiller de chair et de sang.

Le fil conducteur du spectacle, c’est cette voix robotique et presque sensuelle qui s’adresse au personnage principal en quête d’emploi. D’abord intermède humoristique assez anecdotique, elle devient de plus en plus tenace, interrompant un slam désabusé et néanmoins poétique. Presque violente même, dans ses conclusions en forme de couperet.

Si en 1930 Cocteau écrivait la Voix humaine pour évoquer le drame téléphonique d’une amante délaissée, ce serait l’absurdité d’une voix inhumaine et dépourvue de possibilités cognitives qui symboliserait désormais la solitude absolue. En effet, comment mieux incarner le non-sens qu’en déléguant à un outil numérique la gestion de ressources humaines dont on ne sait plus que faire ?

Malgré quelques facilités textuelles, pardonnables à l’aune de l’intégralité de l’œuvre, cela sonne juste et cela percute. Le désarroi qui nous est conté est teinté d’un humour potache – il a cette politesse – et est sublimé de projections vidéo à l’esthétique enténébrée.

Sobrement stylisé

Le slameur Mochélan est le souffle premier du projet. À ses côtés, il y a Rémon Jr aux compositions musicales et au clavier. Jean‑Michel Van den Eeyden se charge d’une mise en scène sobrement stylisée, apportant une théâtralité pleine de spontanéité. L’ensemble entraîne le public dans un univers nerveux et rythmé, un entrelacs d’images sombres qui trouvent un parfait écho dans l’écrin de pierres de taille qu’est le Théâtre du Vieux-Saint-Étienne.

Nés poumon noir, c’est aussi de la fumée, beaucoup de fumée qui envahit la scène. Ça aussi, c’est sûrement une évidence, quand tu viens de Charleroi. Les cœurs ne brûlent plus d’amour et les corps sont déjà fatigués, consumés sous la cendre d’une économie qui part en poussière. Si une colère sourde gronde tout au long de la représentation, des clins d’œil pleins de tendresse surgissent néanmoins, comme autant d’hommages à une ville cassée mais attachante, et si charnellement mise en mots.

Il va falloir suivre d’une oreille attentive ce collectif qui dit si bien le noir pays qui est le sien. 

Aurore Krol


Nés poumon noir, de Mochélan

Mise en scène : Jean-Michel Van den Eeyden

Interprétation : Mochélan

Musique et interprétation : Rémon Jr

Création vidéo : Dirty Monitor et Productions nécessaires

Graphisme : Juliette Delpech

Assistanat à la mise en scène : Camille Husson

Création lumières : Virginie Strub

Régie générale et vidéo : Christian François

Régie son : Steve Dujacquier

Dramaturgie : Olivier Hespel

Théâtre du Vieux-Saint-Étienne • 14, rue d’Échange • 35000 Rennes

www.festival-mythos.com

Courriel de réservation : billetterie@festival-mythos.com

Renseignements : 02 99 79 00 11

Vendredi 18 avril 2014 à 16 heures ; samedi 19 avril 2014 à 17 heures

Durée : 1 heure

12 € | 10 € | 6 € | 5 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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