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9 octobre 2010 6 09 /10 /octobre /2010 18:29

« Nema problema » : duo de salves

avec saxo

 

La salle de pierre du Théâtre de l’Épée-de-Bois revêt un voile sombre pour accueillir « Nema problema » de Laura Forti. Mise en scène par Alain Batis, cette pièce atteint une puissance viscérale, et vient encore confirmer la qualité du festival Un automne à tisser.

 

nema-problema

« Nema problema » | © D.R.

 

« Moi, en 92, j’étais quelqu’un de normal, peut-être un peu plus enragé que d’autres. » Voilà que commence le monologue d’un homme tapi dans une semi-obscurité. « J’étais un frimeur et j’y comprenais que dalle » : amer, il se retourne vers le passé, une époque d’insouciance trop vite étouffée par la guerre. Rien ne le prédestinait pourtant à tomber dans l’horreur serbo-croate, lui qui n’était qu’un jeune Italien de 21 ans, et n’était parti pour la Croatie que pour ramener avec lui ses grands-parents… Longtemps après, il se souvient de ce voyage dans l’absurde, et en témoigne pour que le monde n’oublie pas. Tant cette parole semble vitale, on se demande si elle finira par se tarir, s’il nous sera permis de retourner à notre tranquillité.

 

Mais rien n’est moins évident : la sensation d’enfermement qui nous envahit réduit cet espoir à une pâle lueur, guère plus intense que celle qui éclaire le comédien sur scène. Un cercle lumineux le suit dans ses déplacements, à peine assez grand pour contenir tout son corps. Pour seul décor, deux pans de mur trônent au milieu de la scène, évoquant les ruines d’une vie passée. Ils sont déplaçables à l’envi : tantôt joints l’un à l’autre, tantôt écartés, ils participent à une scénographie dans laquelle l’espace est sujet à toutes les ambiguïtés. Du non-lieu dans lequel on est plongé, on ne parvient pas à déterminer si c’est l’horizon saturé d’ombres qui est à l’origine de notre malaise ou si c’est la lumière qui le perce difficilement.

 

Rescapés d’une catastrophe

Pour l’occasion, les deux ouvertures creusées dans la façade de la belle salle en pierre du Théâtre de l’Épée-de-Bois ont même été recouvertes. Si bien que plus rien ne porte la trace de l’humain : seuls, les deux hommes qui occupent le plateau semblent rescapés d’une catastrophe. Il y a le narrateur (Raphaël Almosni), enveloppé d’un long manteau, qui ne semble plus attaché à la vie que par son récit. Et il y a un musicien (Stanislas de Nussac), dont l’apparence est en tous points contraire à celle du précédent.

 

Bien propre dans son costume blanc, le saxophone en mains, il est habillé comme pour un concert. Muet, il ne s’exprime que grâce à son instrument, dont les sonorités jazz répondent à la litanie verbale. Une intime correspondance se développe entre la musique et la parole, qui finissent par ne plus former qu’une même voix, faite de lutte et de révolte.

 

La guerre ne s’embarrasse pas de métaphores

D’ailleurs, le saxophoniste n’est autre que l’homme à la parole intarissable. Ce dernier, en rentrant de guerre, s’est enfermé dans un état mutique et dépressif, ne trouvant d’apaisement que dans le jazz. Car Lover Man de Charlie Parker, thème initial de la partition musicale, a trouvé un profond écho en lui, comme lorsqu’on rencontre un frère de détresse. Mais comme la parole est aussi indispensable, qu’elle permet « à ceux qui sont morts de ne pas mourir deux fois », elle devait accompagner la musique, redoubler son cri. Pour autant, le texte de Laura Forti nous fait bien comprendre que la guerre ne s’embarrasse pas de métaphores : l’énumération est sans aucun doute le mode le plus apte à en restituer le cauchemar. À travers la tristesse qu’exprime Raphaël Almosi, est sensible l’humanité du protagoniste, préservée malgré les exécutions, les tortures et les morts, partout…

 

Mais il y a aussi des moments de beauté, voire d’extase, dans cette pièce. L’évocation d’une guerrière serbe, belle comme seule peut l’être une fée, est un rempart contre le désespoir. L’humour se fraie aussi un chemin parmi les mines. Un humour noir, certes, mais qui a le mérite de résister contre la désolation ambiante. Il fait partie intégrante de l’esprit de la pièce, au point d’en imprégner le titre : « Nema problema » désignait le signal lancé lors des attaques, afin de confirmer que le terrain était libre. Pourtant, le public est bien loin de rire. Comme paralysé, il peine à quitter la salle, persuadé peut-être que le récit ne pouvait s’achever avant la mort du héros… 

 

Anaïs Heluin

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Nema problema, de Laura Forti

Mise en scène : Alain Batis

Avec : Raphël Almosni, Stanislas de Nussac

Scénographie : Sandrine Lamblin, assistée de Philippa Butler, avec la collaboration de Cécilia Delestre

Lumières : Jean-Louis Martineau

Costumes : Jean-Bernard Scotto

Création musicale : Stanislas de Nussac

Assistantes à la mise en scène : Lucie Laurent, Emmanuelle Rozès

Régie lumière : Nicolas Gros

Régie son : Émilie Tramier

Théâtre de l’Épée-de-Bois • la Cartoucherie, route du Champ-de-Manœuvre • 75012 Paris

Réservations : 01 48 08 39 74

Du 28 septembre au 24 octobre 2010, mardi, mercredi, samedi à 21 heures, jeudi et vendredi à 19 heures, dimanche à 16 heures

20 € | 14 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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