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7 décembre 2009 1 07 /12 /décembre /2009 23:07

Le testament d’un géant


Par Ingrid Gasparini

Les Trois Coups.com


Les temps sont durs pour la danse contemporaine. Le 26 juillet 2009, un mois après l’annonce de la disparition de Pina Bausch, Merce Cunningham nous quittait. Le Théâtre de la Ville rend hommage au maître et présente sa dernière création « Nearly 90² ». Un bel adieu qui commence dans l’obscurité pour finir sur un plateau irradié.

Créé à l’académie de musique de Brooklyn le 19 avril 2009, Nearly Ninety devait être une célébration. Le géant de la danse contemporaine fêtait ses 90 ans. Et à hôte de prestige, invités de prestige : la musique était assurée par les quatre mousquetaires du groupe Sonic Youth, le bassiste de Led Zeppelin John Paul Jones et le compositeur de musique expérimentale et associé de longue date de la Merce Cunningham Dance Company, Takehisa Kosugi. Une immense tour métallique incrustée de vidéos vampirisait le fond de scène. De ce dispositif conçu par l’architecte italienne Benedetta Tagliabue, il ne reste rien. Le plateau s’est vidé, mais la chorégraphie, elle, n’a pas changé.

Nearly 90² est donc la dernière création de Merce Cunningham et une version expurgée de la pièce d’origine. On est ici bien loin du gigantisme du décor new-yorkais. La scène est livrée nue aux danseurs. Au fond, un immense écran rétroéclairé figure une ligne d’horizon qui croît progressivement. Ce sablier lumineux nous donne l’impression d’observer la course du soleil. Les costumes suivent le même cheminement. Sur les tenues sombres des danseurs une fine ligne blanche s’élargit au gré des sorties. Une lente mue s’opère pour ne laisser à la fin qu’un trait noir sur fond blanc.

Le jour se lève enfin, inondant les danseurs d’une forme de sérénité. Il y a quelque chose d’extrêmement rassurant dans cette ascension inexorable vers la lumière. La portée explicite du dispositif pourrait presque paraître surprenante quand on sait que Merce Cunningham, toujours à la pointe de l’avant-garde, fut l’un des premiers à s’affranchir des codes de la narration pour adopter un mode de création basé sur des procédés aléatoires. Libérer le mouvement de sa logique signifiante, penser la danse dans le temps et dans l’espace et non plus en fonction de la musique, on ne compte même plus les innovations majeures que Merce Cunningham a apportées à son art.

Comme toujours la chorégraphie de Nearly 90² a été conçue dans le silence, indépendamment de la musique. La sublime composition de John Paul Jones et Takehisa Kosugi a été apposée le jour de la première. Ce procédé de dissociation, longtemps controversé, est le fruit d’une profonde réflexion artistique menée sur plus de cinquante ans avec son compagnon, le compositeur de musique expérimentale John Cage. La fascination qui en résulte est souvent totale. Ici, accords de guitare en direct, bruitages hypnotiques et danse cohabitent sans rapport apparent.

Qu’est-ce que le mouvement ? Une ultime fois, Merce Cunningham aura tenté de répondre à cette question via cette œuvre grand format réunissant treize danseurs. Dans une esthétique mêlant exigence et virtuosité, tension et souplesse, le chorégraphe réintroduit la notion de relativité, où chaque danseur est le centre de sa danse. Les duos désynchronisés sont la marque de ce concept fort qui aura marqué l’œuvre de ce penseur génial.

Mais cette fois-ci, Merce Cunningham n’aura rien laissé au hasard. Peu de temps avant sa mort, il publiait son Legacy Plan, un immense testament artistique comprenant les « capsules de danse », sorte d’archives numériques extrêmement complètes sur ses créations. Dans une tournée mondiale de deux ans, la Merce Cunningham Dance Company reprendra les œuvres essentielles du chorégraphe. L’histoire est donc loin d’être finie. 

Ingrid Gasparini


Nearly 90², de Merce Cunningham

Dans le cadre du Festival d’automne à Paris

www.festival-automne.com

Chorégraphie : Merce Cunningham

Avec : Brandon Collwes, Julie Cunningham, Dylan Crossman, Emma Desjardins, Jennifer Goggans, John Hinrichs, Daniel Madoff, Rashaun Mitchell, Marcie Munnerlyn, Silas Riener, Jamie Scott, Melissa Toogood, Andrea Weber

Musique : composition réarrangée par John Paul Jones et Takehisa Kosugi

Costumes : Anna Finke

Lumières : Christine Shallenberg

Musiciens en direct : Takehisa Kosugi et John King

Photos : © Anna Finke

Coproduction Brooklyn Academy of Music; Barbicanbite 10, Londres ; Comunidad de Madrid-Teatros Canal ; Festival internacional Madrid en Danza ; Théâtre de la Ville, Paris ; Festival d’automne à Paris

Théâtre de la Ville • 2, place du Châtelet • 75004 Paris

http://www.theatredelaville-paris.com/

Réservations : 01 53 45 17 17

Du mercredi 2 au vendredi 4 décembre 2009 à 20 h 30

Du mardi au vendredi à 20 h 30 et le samedi à 15 heures et 20 h 30, le dimanche 6 décembre 2009 à 15 heures

Durée : 90 minutes

De 23 € à 30 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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