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5 octobre 2013 6 05 /10 /octobre /2013 16:35

La chair est triste, hélas


Par Vincent Morch

Les Trois Coups.com


Céline Cohen et Régis Goudot adaptent, mettent en scène et interprètent « Nana », le célèbre roman d’Émile Zola qui décrit l’ascension et la fin pitoyable d’une demi-mondaine de la fin du Second Empire. De l’œuvre originale, déjà sombre, ils ont distillé la quintessence noire et se sont efforcés de la présenter de façon crue et directe. Hélas, dans cette opération bien des ingrédients essentiels du roman se sont évaporés, à commencer par l’humanité de son personnage principal.

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« Nana » | © Brice Devos

Des tapis amoncelés sur le sol, au plafond un modeste lustre doré. Côté jardin, un divan rouge qui semble trop petit pour la scène. De part et d’autre de celle-ci, un micro. Assis sur le divan, une jeune femme en nuisette et bas noirs, la bouche outrageusement soulignée de rouge, les jambes légèrement écartées, sourit de manière effrontée au public. À ses côtés est assis un homme d’âge mûr en chemise et en jeans. Une étrange impression de vide se dégage, comme si l’espace était surdimensionné par rapport à ce qui allait s’y passer. Comme si l’on allait assister à un spectacle a minima. Entrecoupé de chansons de style populaire qu’on a le sentiment d’avoir entendu mille fois, ce spectacle, de fait, n’est jamais parvenu à réellement me convaincre.

Il s’en dégage surtout un net tropisme sadomasochiste. Celui-ci est présent de manière explicite dans la représentation d’une séance d’humiliation que fait subir Nana à sa principale victime, l’infortuné comte Muffat de Beuville. Cette scène est tirée d’un épisode du roman, mais elle le durcit considérablement et en escamote le sens originel : il se situe dans l’avant-dernier chapitre du livre et constitue l’une des dernières étapes de la déchéance de Muffat avant qu’il ne se libère de l’influence mortifère de Nana. Or il n’y a, dans la pièce, aucune trace d’évolution des personnages autre que le dégoût croissant de Nana envers les hommes.

Plus problématique pour la qualité du spectacle, les acteurs eux-mêmes semblent s’adonner à un jeu dangereux avec le vide, le néant – et l’ennui. L’illustration la plus claire de ce phénomène est apportée par la chanson et la danse grotesques qu’effectue Céline Cohen pour illustrer le manque absolu de talent de Nana… Lors de certaines scènes (un peu) osées, l’ambiguïté est telle que j’en suis arrivé à me demander si les comédiens faisaient preuve de courage ou d’une forme un peu perverse d’autohumiliation. Tout m’a semblé vulgaire et grossier. Leur jeu, dépourvu de subtilité, frôle parfois l’hystérie.

Bien sûr, le roman de Zola n’est pas rose. Le sexe de Nana est un gouffre sans fond, un trou noir qui happe, absorbe, annihile les hommes, et tout leur argent avec. Dépourvue de la moindre parcelle de conscience morale, Nana constate ce phénomène avec la froideur d’un astrophysicien qui considère les lois de la gravitation : il est nécessaire qu’ils s’écrasent sur elle comme des astéroïdes s’écrasent sur des corps plus massifs. N’y pouvant rien changer, que peut-elle faire sinon en tirer parti ? Égocentrique et cruelle, ni la ruine, ni le désespoir, ni l’avilissement de ses amants ne lui arrachent de la compassion. Elle ne leur a rien demandé, à cette nuée de pauvres fous ! Leur désir irrésistible de se jeter sur elle est la seule cause de leur perte.

Mais à mettre bout à bout des scènes du roman où ces idées sont exposées, on finit par en produire un « reader’s indigeste » sordide, et, plus grave encore, à le priver de sa chair. La systématicité de Zola apparaît au grand jour, les ficelles de son écriture sautent aux yeux. Nana n’est pas un être humain, c’est une fiction, un fantasme – une caricature. Elle est l’hyperbole de la femme fatale, de la pécheresse impénitente, de l’Ève par laquelle la mort est entrée dans le monde. Elle est la sorcière qui subjugue et qui castre le petit garçon terrifié. La description finale du cadavre de Nana, atrocement défiguré par la petite vérole, est la révélation éclatante de ce procédé hyperbolique qui structure toute l’œuvre : « C’était un charnier, un tas d’humeur et de sang, une pelletée de chair corrompue, jetée là, sur un coussin… ».

Ainsi, à cause des partis pris de l’adaptation, cette Nana-là demeure désespérément abstraite, et les scènes égrillardes n’y changent rien : c’est une fiction de papier que nous avons sous les yeux, et non un personnage de chair et de sang. Je chercherai là, plus que dans toute autre raison, la cause de l’absence d’empathie, et donc d’intérêt, que j’ai éprouvée envers ce spectacle. 

Vincent Morch


Nana, d’après Émile Zola

Adaptation, mise en scène : Céline Cohen, Régis Goudot

Avec : Céline Cohen, Régis Goudot

Régie son et lumière : Stanislas Michalski

Création lumière : Philippe Ferreira

Décor et accessoires : Sha Presseq

Le Lucernaire • 53, rue Notre-Dame-des-Champs • 75006 Paris

Réservations : 01 45 44 57 34

Du 25 septembre au 17 novembre 2013, du mardi au samedi à 21 h 30, le dimanche à 17 heures

Durée : 1 h 10

30 € | 25 € | 15 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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