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12 décembre 2010 7 12 /12 /décembre /2010 17:26

La belle voix
de Nada Strancar


Par Laura Plas

Les Trois Coups.com


Trois ans après la création au T.N.P. de Villeurbanne, Nada Strancar revient sur scène en compagnie de ses trois musiciens pour nous offrir un joli tour de chant, petit objet insolite et élégant.

nada-strancar-chante-brecht

« Nada Strancar chante Brecht/Dessau » | © D.R.

Nada Strancar chante Brecht/Dessau : trois noms d’artistes et pas de titre d’œuvre. À lire un tel intitulé, on pourrait légitimement s’interroger. Va-t-on assister à un spectacle théâtral, écouter une voix ? Au moins, le parti pris du spectacle est clair, et c’est une de ses qualités. D’une part, Nada Strancar chante et chante très bien : chaque parole se détache, nette, portée par une belle voix parfois rauque d’émotion. D’autre part, elle ne cherche pas à mimer ce qu’elle sait interpréter.

Or le choix des chants induisait pourtant la tentation de l’illustration. C’est, en effet, un florilège de textes narratifs que présente le spectacle : historiettes malignes surgies d’un bestiaire polémique, confession d’une mère en deuil, ou épisodes extraits de Mère Courage, par exemple. En fait, on se croirait plutôt plongé dans l’univers badin, apparemment inoffensif, de la fable. L’invitation est ludique et perfide, car le charme des histoires, comme celui de la Lorelei qui les conte, dissimule le trait qui vise notre société.

Si illustration il y a, c’est celle qui orne les recueils enfantins d’histoires. Un écran situé en fond de scène le confirme. S’y esquissent des figures animalières promptes à la ruade et à la défécation. On les attend, on les voit ensuite se métamorphoser, instaurant un jeu avec les surtitres qui s’y inscrivent. Textes et images dialoguent donc et s’interrogent sur l’écran, tout en créant une interaction avec le chant. Tantôt le surtitre vient défiler sur l’image et s’y brouiller, tantôt il précède l’image. Ainsi, il ne constitue pas une addition nécessaire et gênante, mais se trouve pleinement intégré à la scénographie. On ne peut sur ce point que saluer le travail accompli.

L’emploi élégant des registres

Le jeu musical entre images, surtitres et chant se retrouve aussi dans la composition du spectacle. Des thèmes reviennent et créent des échos entre les genres narratifs : évidemment, la mère qui se lamente d’avoir encouragé son fils à endosser la chemise brune appelle Mère Courage. De manière moins perceptible, on retrouve, par exemple, l’éléphant qui apparaissait dans la fable sous la forme d’un tank hitlérien. Par ailleurs, la composition se traduit dans l’emploi élégant des registres : l’humour offre un contrepoint au pathétique même s’il le porte aussi en lui.

Ce jeu intelligent et discret permet de mieux faire entendre la musique de Dessau. Or, elle le mérite. On se réjouit de la voir associer le populaire et le savant, les trésors musicaux de tous ceux qui ont peuplé l’Allemagne. Elle trouve sa place dans le spectacle sans être écrasée. On pourra être sensible au fait que ce sont les instruments qui sont éclairés avant que le spectacle ne commence, en particulier l’accordéon. On remarquera, en tout cas, la complicité qui règne entre les musiciens et la façon dont les déplacements de Nada Strancar leur laissent une vraie place et les sollicitent. La petite salle des Gémeaux est particulièrement adaptée pour nous faire palper et même partager cette complicité.

Certes, on a là une petite forme, mais elle tire une élégance de sa simplicité. Certes, on trouve des perles et des cailloux dans les chants, mais il ne faut pas s’y tromper : la petite histoire convoque la grande Histoire. La mer de nuages présente en début de spectacle sur l’écran évoque la célèbre toile de Caspar David Friedrich * – même si son voyageur est ici une voyageuse. Certes, en apparence, on nous conte des histoires enfants, mais celles-ci rendent plus graves encore la mort des enfants. Elles disent encore l’éternelle injustice que l’Histoire incarne. On aurait tort de se priver de ces petites notes et… de ces grandes réflexions. 

Laura Plas


Le Voyageur au-dessus de la mer de nuages ou l’Homme contemplant une mer de brume (en allemand : Der Wanderer über dem Nebelmeer) est un tableau romantique du peintre allemand Caspar David Friedrich, actuellement exposé à la Kunsthalle de Hambourg.


Nada Strancar chante Brecht/Dessau

Textes édités aux éditions de L’Arche

Spectacle produit par le T.N.P. de Villeurbanne, en coproduction avec la Cité de la musique, le Théâtre national de Marseille-La Criée, le théâtre des Gémeaux de Sceaux

Collaboration artistique : Christian Schiaretti, Jean-Claude Malgoire

Chant : Nada Strancar

Piano : François Martin

Accordéon : Jean-Luc Manca

Percussions : Guillaume Blaise

Direction musicale : François Martin

Conseiller littéraire : Gérald Garutti

Texte français et surtitres : Jean-Pierre Siméon et Gérald Garutti

Lumières : Julia Grand, accompagnée de Virginie Galas

Vidéo : Pierre Jacob, accompagné de Marion Puccio

Son : Alain Perrier, accompagné d’Éric Georges

Costumes : Thibaut Welchlin

Coiffure, maquillage : Claire Cohen

Régie générale : Olivier Higelin

Les Gémeaux, scène nationale • 49, avenue Georges-Clemenceau • 92330 Sceaux

www.lesgemeaux.com

Réservations : 01 46 61 36 67

Du samedi 27 novembre au dimanche 19 décembre, les mardi et mercredi à 20 h 45, les jeudis à 20 heures, Petit Théâtre

Durée : 1 h 15

25 € | 20 € | 16 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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