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7 décembre 2010 2 07 /12 /décembre /2010 00:24

« Des hommes comme Roger-Martin Courtial
des Pereires, on en rencontre pas des bottes… »


Par Sébastien Gazeau

Les Trois Coups.com


Il faut oser s’attaquer à Céline. En évitant le rapport de forces, cette interprétation intimiste de « Mort à crédit » révèle l’humanité tapie entre les mots féroces du romancier.

mort-a-credit2Le Petit Théâtre est encore plus petit que ça. À peine une quarantaine de sièges sous une épaisse voûte de pierre, une cage de scène d’environ trois mètres de côté. Le comédien Éric Sanson en a fait son terrain de jeu depuis 2003, ce qui étonne toujours lorsqu’on connaît l’individu, cinquantaine charpentée et voix puissante du Sud-Ouest. C’est minuscule, et on se demande comment, en plus, il va pouvoir y faire entrer la langue débordante de Céline… Eh bien en usant d’une qualité que l’auteur de Mort à crédit plaçait haut : la délicatesse.

Qui l’eût cru ! Paru en 1936, ce deuxième roman de Louis-Ferdinand Destouches retrace, à grands coups de torgnoles et de néologismes, l’enfance et la jeunesse d’un fils unique coincé entre un père correspondancier et une mère vendeuse dans un magasin de « Modes, fleurs et plumes ». Violence et fines dentelles pour mamelles de son destin, Céline déplie sa pauvre histoire de persécuté avec une verve inépuisable (« C’est rare un style, monsieur… Un style, y’en a un, deux, trois par génération… »). Dans ce bouillonnement, Éric Sanson a choisi la période où, vers 16 ans, Ferdinand entre au service de Roger-Martin Courtial des Pereires, responsable du Génitron, « périodique favori des petits inventeurs-artisans de la région parisienne ».

Le choix est judicieux. Courtial est un bavard. Le comédien évite ainsi d’être uniquement Céline narrateur de sa propre vie, pour devenir les voix de l’un et de l’autre. Par un habile montage d’extraits, il met au jour le face-à-face qui, des années plus tard, au moment de l’écriture, semble se perpétuer entre les deux hommes. Tour à tour Courtial ou Ferdinand, mais sans abuser des changements de ton (sinon à la manière dont Céline lui-même prenait parfois la voix d’un autre durant ses interviews), Éric Sanson reste sur le fil. Il ne s’identifie pas à l’un ou à l’autre, mais joue des ressemblances qui existent entre les deux personnages et que l’écrivain ne se prive pas d’évoquer, surtout lorsqu’il s’agit de faire dans le genre repoussant : « Seulement il était comme moi, il cocottait dur des panards… ».

Un théâtre gigogne

Le procédé pourrait tourner court et se réduire à une succession de monologues de Courtial introduits par quelques récits du narrateur. On découvrirait alors un homme insupportable et délirant enseigner à son « secrétaire au matériel » que « la seule joie du monde ! La seule délivrance ! La seule vérité ! [c’est] l’Harmonie ! ». On suivrait Ferdinand jusqu’à ce qu’il s’affranchisse de ce faux maître incapable de faire face au monde, seul en son cerveau. On pourrait se perdre dans cette langue furieuse et s’en tenir à ce plaisir puisque le comédien est à la hauteur.

Ce serait oublier qu’Éric Sanson sait choisir ceux qui le mettent en scène, Renaud Cojo en l’occurrence, lequel s’est efforcé de démultiplier l’espace confiné du Petit Théâtre. Réduite au même décor – un fauteuil, une bassine, une bougie –, la boîte noire de la scène devient, selon qui parle, le bureau de Courtial ou celui de Céline, le sous-sol ou le rez-de-chaussée du Génitron ; au moyen d’un œilleton imaginaire, elle s’ouvre même sur l’extérieur. Simples mais efficaces, ces astuces donnent au texte des respirations sans lesquelles le comédien aurait peut-être risqué de s’étouffer. Le Petit Théâtre se transforme au contraire en un lieu gigogne à même d’accueillir la prose proliférante de Céline. Et puis il y a la lumière subtile de Jean-Pascal Pracht qui, lorsqu’elle n’abandonne pas le théâtre au noir total, fait émerger le comédien de l’obscurité et donne à l’ensemble le ton de la confidence.

On s’attendait à un torrent de mots et l’on assiste à une pièce de théâtre soucieuse de se frayer un chemin dans le magma célinien. On en ressort secoué peut-être, mais souriants, heureux pour tout dire d’avoir éprouvé, sous l’écorce de la langue, l’humanité de ces deux êtres de papier. 

Sébastien Gazeau


Mort à crédit, de Louis-Ferdinand Céline

Mise en scène : Renaud Cojo

Avec : Éric Sanson

Lumières : Jean-Pascal Pracht

Production : Le Petit Théâtre

Le Petit Théâtre • 8-10, rue du Faubourg-des-Arts • 33000 Bordeaux

Réservations : 05 56 51 04 73 et sur http://sansonmortacredit.blogspot.com

Du 20 novembre 2010 au 30 janvier 2011, les jeudi, vendredi et samedi à 20 h 30, le dimanche à 15 h 30

Relâche les 25 décembre 2010 et 1er janvier 2011

Durée : 1 heure

15 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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