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1 décembre 2012 6 01 /12 /décembre /2012 20:52

Des belles pommes placées très (trop) haut


Par Laura Plas

Les Trois Coups.com


La nouvelle création de Jean Lambert-Wild, « Mon amoureux noueux pommier » est un beau livre d’images volontairement énigmatiques. Une parabole sur le cycle de la mort et de la vie ? Sans doute. Une traversée de « ce temps et de cette écoute différente » (1) qu’est la poésie ? Sûrement. Un spectacle si exigeant et si hypnotique que l’on risque de tomber de l’arbre.

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« Mon amoureux noueux pommier » | © Tristan Jeanne-Valès

On ne peut sans doute pas raconter un poème, à peine énoncer son thème. Alors, disons que Mon amoureux noueux pommier parle d’une fin et d’un commencement, ou plutôt d’une fin qui est commencement : une très vieille femme s’endort auprès d’un pommier pour s’abolir en lui et devenir fille‑fleur, fille‑fruit. Jean Lambert‑Wild va ici au‑delà de la narration. Son spectacle semble en fait faire écho aux grandes paraboles des commencements. On y remonte parallèlement en enfance et en Éden. S’ouvre alors un autre monde où le poisson cohabite avec l’homme, où l’un et l’autre volent ou s’interpénètrent, où règne un pommier noueux.

De la parabole, on retrouve l’importance des images parfois mystérieuses, et l’irréductible ouverture du sens. Les images de Stéphane Blanquet et François Royet, saisissantes, se métamorphosent presque insensiblement et hypnotisent. Parfois, on céderait d’ailleurs presque à l’engourdissement, à l’instar du personnage. Surtout, ces images anéantissent les frontières de la logique et du possible. Dans leur giron, « un » peut faire « trois », « ici » est « là », il n’y a ni dedans ni dehors. On peut voler ou nager dans les airs. On songe sur ce point d’autant plus au surréalisme que les couleurs, comme le tracé net des figures, évoquent Dali.

Printemps, été, automne, hiver… et printemps

Mais l’image n’a surtout ni début ni fin. Or, justement, le spectacle semble opposer à la linéarité du temps et à la verticalité de l’arbre (généalogique ou pas) la rondeur de la pomme, les vertus du cycle. Le spectacle se boucle sur lui‑même. Le début n’en est pas le vrai début, la fin prend sa place dans une boucle. Au cours de la représentation, il est presque impossible de distinguer un évènement, comme un point sur la ligne du temps. D’abord, la répétition (lassante pour certains enfants) est un principe. Ensuite, ce qui est devient déjà autre par le vertige de l’anamorphose. Si en avant-scène la vieille femme suit une corde qui la guide autant qu’elle l’enchaîne de jardin à cour, la corde se termine au pommier. La linéarité disparaît. De même, le pommier roussit, ploie sous la neige et refleurit : c’est le cycle des saisons qui raconte la boucle de la mort et de la vie.

Vaste question, posée par tous les enfants. Qu’est‑ce que vieillir ? Qu’est‑ce que mourir et qu’y a‑t‑il après ? Le spectacle offre peut‑être une réponse apaisée en inscrivant la vie individuelle dans quelque chose de plus grand… Peut‑être, mais il n’est pas évident que les enfants fassent cette analyse. Ils verront peut‑être simplement le spectacle comme un livre dont on attend avec impatience les images, et dont on boude le texte poétique et incompréhensible en partie. Pour preuve, ces « encore ! » de déception poussés durant la séance scolaire à laquelle nous avons assisté.

Beau et compliqué

Qu’on se le dise : Mon amoureux noueux pommier n’est pas un spectacle évident. Sa musique est belle, comme ses mots et ses images. Cependant, on peut se lasser de l’alternance entre la marche de la vieille femme en avant-scène et les métamorphoses du pommier projetées en fond de scène (ou, au contraire, penser que l’on est devant un livre qui alterne image et texte et dont on tourne les pages). On peut être effrayé par certaines images, ou fasciné. On peut sortir en rêvant à un arbre magique ou rester glacé devant la marche de cette pauvresse, qui fait penser à un Sisyphe au féminin ou à la vieille femme de la Ballade de Narayama (2). C’est un pari risqué que cette promenade en terre de poésie. 

Laura Plas


(1) Paroles prononcées en début de spectacle par le metteur en scène.

(2) Splendide film japonais de Shōhei Imamura, sorti en 1983 et Palme d’or à Cannes, racontant le départ d’une vieille femme pour la montagne où elle doit aller mourir, selon la tradition.


Mon amoureux noueux pommier, de Jean Lambert‑Wild

Direction : Jean Lambert-Wild

Musique : Jean-Luc Therminarias et Léopold Frey

Avec : Chiara Collet et la participation d’Aimée

Voix : Marcel Bozonnet

Scénographie : Jean Lambert-Wild et Stéphane Blanquet

Assistant à la scénographie : Thierry Varenne

Images : Stéphane Blanquet et François Royet

Lumières : Renaud Lagier

Costumes : Annick Serret-Amirat

Accessoires : Olive

Maquillage : Emmanuelle Verani

Direction technique : Claire Seguin

Régie générale : Gonzag

Diffusion sonore : Léopold Frey

Son : Christophe Farion

Images 3D : Loriel Verlomme

Régie vidéo : Frédéric Maire

Chef électricien : Didier Rolot

Décor et costumes réalisés par les ateliers de la Comédie de Caen sous la direction de Benoît Gondouin

Production : Comédie de Caen, C.D.N. de Normandie

Coproduction : Théâtre national de Chaillot

Théâtre national de Chaillot • 1, place du Trocadéro • 751016 Paris

Site du théâtre : www.theatre-chaillot.fr

Réservations : 01 53 65 30 00

Du 30 novembre au 8 décembre 2012, vendredi 30 novembre, mardi 4 décembre, mercredi 5, jeudi 6, vendredi 7 décembre à 14 h 30, le vendredi 30 novembre, samedi 1er, vendredi 7 décembre à 20 h 30, samedi 1er et samedi 8 décembre à 17 heures, mardi 4 et jeudi 6 décembre à 10 heures

Durée : 1 heure

De 33 € à  8 €

À partir de 7 ans

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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commentaires

Victor 04/12/2012 22:10

Merci pour ce beau moment de partage, c'est un excellent spectacle, c'est la première fois que j'amène mon fiston au théâtre, et il a adoré, expérience à renouveler... Bravo

Philippe 03/12/2012 10:50

Un formidable poème, une comédienne talentueuse, un moment de rêve surprenant, des images fortes et inoubliables pour conter le cycle de la vie avec intelligence et simplicité. Un spectacle
universel à voir absolument.

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