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4 décembre 2012 2 04 /12 /décembre /2012 17:33

Magnifique Anouk Grinberg


Par Fabrice Chêne

Les Trois Coups.com


Sur la scène des Bouffes du Nord, Anouk Grinberg incarne Molly Bloom, l’héroïne de Joyce. Elle parvient à donner vie et chair au personnage dans un spectacle intense et émouvant.

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« Molly Bloom » | © Pascal Victor / Artcomart

Voilà un an que l’œuvre de James Joyce (1882-1941) est tombée dans le domaine public. Libre à chacun désormais de traduire, d’adapter, de représenter les textes du génial Irlandais, ce dont ne se privent d’ailleurs pas les metteurs en scène français [Finnegans Wake]. À partir d’une nouvelle traduction de Tiphaine Samoyault, Jean Torrent a ainsi conçu pour Anouk Grinberg cette adaptation du monologue final d’Ulysse – roman fleuve construit, rappelons‑le, comme une transposition moderne de l’Odyssée d’Homère. Car c’est bien la comédienne qui est au centre du projet, se chargeant d’incarner cette figure mythique de la littérature du vingtième siècle, cette Molly Bloom dont le monologue intérieur sert de conclusion et de point d’orgue au non moins mythique roman de Joyce.

Nouvel Ulysse, Léopold Bloom regagne ses pénates après une journée d’errance dans les rues de Dublin. Il y retrouve sa Pénélope à lui, la douce et tendre Molly… Mais, si Pénélope avait repoussé ses prétendants, Molly, elle, a passé l’après‑midi avec son amant, le fougueux et insatiable Boylan. C’est ce que nous apprend la voix off qui ouvre le spectacle en narrant le retour tardif de Bloom, puis son assoupissement. Une situation qui est le point de départ du dispositif scénique imaginé, avec la complicité de Blandine Masson et Marc Paquien, par Anouk Grinberg. Le spectateur découvre en effet les deux époux tête‑bêche dans le lit conjugal. Bloom, interprété par Antoine Régent, restera immobile et muet, tandis que le public sera témoin du soliloque de sa femme durant cette nuit d’insomnie.

Flux de conscience

Le défi était audacieux : comment faire entendre ce texte atypique et brillant, parfait exemple, pour des générations d’écrivains qui s’en sont inspirés, du « flux de conscience » d’un personnage ? De ces quatre‑vingt pages non ponctuées, Jean Torrent a d’abord réussi à extraire un ensemble cohérent qui dessine le portrait d’une femme. Molly Bloom a quarante ans, elle a connu des joies et des peines, elle a des regrets (une possible carrière de chanteuse à laquelle elle a renoncé en se mariant), des fantasmes récurrents (ah ! les lanciers et leurs uniformes…), des opinions bien tranchées sur les hommes… Tout cela, jugements plus ou moins médisants, images, bribes de souvenirs, lui vient en désordre, comme si cet entrelacs de pensées exprimait le tissu même de sa vie.

Le choix fondamental de mise en scène est on ne peut plus radical, une radicalité qui fait écho à celle du texte. En effet, Anouk Grinberg ne quitte pratiquement pas sa moitié de lit. Elle se parle à elle‑même une heure durant, avec un débit assez rapide. Sa voix, peu théâtralisée et discrètement amplifiée, est d’abord à peine audible. Au spectateur de tendre l’oreille, de trouver la distance pour ne pas perdre une miette des coq‑à‑l’âne et des associations d’idées de Molly. L’actrice prête à son personnage sa vivacité, sa drôlerie, sa part d’enfance, et on ne peut pas s’empêcher d’écrire : sa féminité. Comme Molly, elle passe en une seconde d’une émotion à l’autre, s’esclaffe, et l’instant d’après redevient grave, se montre tour à tour moqueuse, impatiente, ardente : une femme qui dévore la vie.

La grand-mère du diable

Le spectacle, très fidèle à la lettre comme à l’esprit du texte, amuse le spectateur d’aujourd’hui, le surprend, l’éblouit par moments. Il ne choque pas comme a pu choquer le livre à l’époque de sa publication (le roman, édité à Paris en 1922, restera longtemps interdit dans les pays anglo-saxons, où son auteur était considéré comme un pornographe). Il faut dire que Joyce, pour cette plongée dans les méandres de la psyché féminine, n’a pas froid aux yeux. Les passages sur les fantaisies sexuelles des hommes et les moyens pour une femme de s’en accommoder ne manquent pas de sel. « Joyce connaît l’âme féminine comme s’il était la grand‑mère du diable », disait Jung. Dans le public, ce sont surtout les femmes qui rient aux passages les plus drôles, du rire peut‑être trouble de qui se sent percé à jour…

D’autres moments montrent que Joyce savait aussi se faire lyrique : l’évocation par Molly de la perte de son fils Rudy (« il n’a pas voulu rester »), ou sa tendresse à l’égard de Stephen Dedalus, le jeune ami de son mari. Les dernières pages du livre, qui évoquent la jeunesse de Molly, ses fiançailles, lorsque Léopold l’appelait sa « fleur de la montagne » * sont tout bonnement sublimes. Anouk Grinberg s’y montre une interprète magnifique, d’une justesse confondante. 

Fabrice Chêne


* Le nom Bloom est un jeu de mots de Joyce sur le patronyme juif « Blum » et le mot anglais bloom (« floraison »).


Molly Bloom, d’après Ulysse, de James Joyce

Éditions Gallimard pour la traduction française

Traduction : Tiphaine Samoyault

Adaptation : Jean Torrent

Avec : Anouk Grinberg, et la participation d’Antoine Régent

Avec la voix d’André Marcon

Un spectacle conçu avec la complicité de Blandine Masson et Marc Paquien

Lumières : Dominique Bruguière

Son : Xavier Jacquot

Costumes : Isabelle Deffin

Perruque : Cécile Kretschmar

Assistante lumières : Cathy Pariselle

Assistante costumes : Marion Cornier

Théâtre des Bouffes‑du‑Nord • 37, bis boulevard de la Chapelle • 75010 Paris

Métro : La Chapelle

Réservations : 01 46 07 34 50

www.bouffesdunord.com

Du 30 novembre au 15 décembre 2012, du mardi au samedi à 21 heures

Durée : 1 heure

28 € | 20 € | 11 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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