Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
5 décembre 2010 7 05 /12 /décembre /2010 22:30

Merveilleux pitre shakespearien


Par Cédric Enjalbert

Les Trois Coups.com


Ancienne fabrique, la charmante Boutonnière dans le XIe, poursuit dans sa petite industrie avec de « made in Shakespeare and Co ». « Moi… et Shakespeare », fait sur mesure par et pour le merveilleux comédien Nigel Hollidge, retrace l’aventure humaine de William Kemp, le fameux clown du grand Will.

moi-et-shakespeare-615

« Moi et Shakespeare » | © D.R.

Chapeau melon rehaussé d’une plume blanche, fraise et queue-de-pie pour la dégaine, yeux-billes roulant et sourcils hauts pour la bouille, le clown élisabéthain Kemp déboule sur scène papiers en mains. Des tas de feuilles volantes sur lesquelles Shakespeare a jeté les amours de Roméo et Juliette, les tribulations des gentilshommes de Vérone, un Songe et l’histoire de son Henry IV. Henry IV où apparaît Falstaff, du sur-mesure pour l’autre grand Will de la troupe : Kemp, bouffon danseur de gigue. Pitre à l’ancienne (comprendre façon Moyen Âge), William Kemp sort tout droit de l’auberge lorsqu’il monte sur les planches. Autant dire qu’il n’est pas franchement du genre « dramatique » (un genre à peine naissant). D’où les bisbilles avec son maître, car Shakespeare n’apprécie pas tant les libéralités avec le texte…

C’est ballot : les numéros zouaves improvisés sont la spécialité de Kemp. Avec lui, les spectateurs « rentrent chez eux avec la banane »… Il ne leur épargne ni les chansons licencieuses ni les little stories libidineuses, troquant la queue-de-pie pour la robe rose fleurie, la perruque et les manières du travesti pour faire entonner au public son refrain : « So lend me your ears / And listen for a while / ‘Cause I’ve got a little story / Which is sure to make you smile ! » *. Du mime, des histoires d’objet, des calembours, aussi. Kemp le saltimbanque tire rires et larmes avec la même intelligence du cœur.

Langue pendue à perdre haleine

Enfin Kemp… Kemp… De Kemp, il s’agit surtout du talentueux Nigel Hollidge, qui l’incarne. L’acteur à l’accent british monte un spectacle fin, plein de facéties, taillé dans le tissu textuel de Shakespeare, brodé de quelques repères et jalons historiques délicatement piqués ci et là, teinté d’impro. Le soin porté aux déplacements, la lumière créée à partir d’une rampe et de quelques projecteurs, diffuse et délicate, l’occupation de l’espace, confirment l’incroyable présence de ce comédien. Langue pendue à perdre haleine, ce « comique merveilleux » nous mène jusqu’aux derniers instants de cet homme qui refuse d’entrer dans la ronde shakespearienne (le Globe Theater bâti, la reconnaissance, l’argent…) et se retire quand la gigue passe de mode. Il s’en va courir les routes en pas de deux. Et finit dans l’oubli avec pour seul épitaphe : « Un homme ».

Et quel homme que celui qui, par un tour de jambes, de langue, d’yeux, bref en roulant des mécaniques corporelles, parvient à émouvoir dans le plus simple appareil. Dépouillé de tout, dans son caleçon usé, seul et sans sa troupe du Globe Theater. Quelle meilleure définition du jeu d’acteur ? Se mettre à nu, s’exposer, en danger, sur la brèche, vaciller… danser. « D’aucuns jureraient que j’ai trouvé le bon filon pour conquérir le monde ; d’autres, devinant plus juste, affirment que, sans le moindre encouragement, je me suis extrait du monde en dansant », lance Kemp. Bien malappris celui qui ne le suivrait pas dans la danse, esquiverait ses petits pas, cherchant à s’extraire du monde. Kemp le grand Will, Hollidge le grand Nigel méritent tous deux chapeau bas. Le talent est grand, la Boutonnière petite, et le temps impartial (« Rien ne tient tête qui ne doive tomber sous sa faux » prévient Shakespeare)… Aussi ne pas s’attarder : « Lend him your ears / And listen for a while / ‘Cause he’s got a little story / Which is sure to make you smile ! »  

Cédric Enjalbert


* « Prêtez-moi l’oreille. Et écoutez un moment / Car j’ai une petite histoire / Qui assurément vous fera rire ! »


Moi… et Shakespeare. Petite fantaisie historique, de et avec Nigel Hollidge

Traduction des textes : Jean-Michel Déprats, Jean-Philippe Dupuy, Adel Hakim et Pascal Larue

Compagnie Tro-Didro

06 62 45 28 42

trodidro@sfr.fr

Mise en jeu : Véronique Ros de la Grange

Avec l’aide de Paul Œrtel et Nancy Spanier

Musique : David Stanley

Costumes : Stéphane Puault

Scénographie et lumières : Cyrille Guillochon

Théâtre de la Boutonnière • 25, rue Popincourt • 75011 Paris

Réservations : 01 43 55 05 32

Du 24 novembre au 17 décembre 2010 à 20 heures, relâche dimanche et lundi

Durée : 1 h 10

19 € | 10 €

Partager cet article

Repost 0
Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
commenter cet article

commentaires

Rechercher